Parc de la tête d’or. Bonne heure. 19 juillet 2004.
- Ah ouais ? Et c’est quoi l’Homme ?

Elle m’a sorti ça comme ça. On discutait côte à côte, légèrement tournés l’un vers l’autre sur notre banc. Je l’ai cru agacée et elle l’était : Ah ouais ? C’était surprenant de sa part, elle si douce et pondérée… Depuis un certain temps, ça avait été des remises en cause générales, des lieux communs en forme d’impasse, des jeux de mots qu’on tentait d’étouffer parce qu’on touchait enfin à l’Essentiel, au Fondamental, aux grandes Illusions qui font qu’on avançait pas d’une pousse de bambou en saison sèche. On se sentait libres parce que notre tête à tête était entouré de grands arbres scientifiquement plantés, c’est-à-dire de façon chaotique. Et puis on avait tout notre temps, qu’on dépensait à oublier que parfois, on en manquait.
Nous étions dans l’un des coins les plus tranquilles du parc. Là où enfin, les cris des enfants s’oublient dans la verdure. Là où les humains munis de toutes sortes de roulettes ne peuvent rouler, à moins de le vouloir vraiment. Là où les vieilles bourgeoises du sixième arrondissement, issue d’une bourgeoisie plus ancienne encore, à robes à fleurs et caniche consternés n’ont pas fait de ce chemin le leur. Là où les familles jouant à être une famille ne s’aventurent pas. Bref, là où l’on peut être tranquille.
- Eh bien, l’Homme, en gros, c’est un grand bipède à gros cerveau. C’était la réponse que m’inspirait des études d’anthropologie que je réalisais dans la même ville que le parc où nous nous trouvons. - … - … - Et un animal social par définition. Son cerveau est gros, en proportion comparée avec d’autres mammifères, pareil pour la taille.
Qu’est-ce qu’on disait avant ? Je l’ignore à moitié. En réalité, c’est cette question - Et c’est quoi l’Homme ?- qui m’est restée.
Notre rencontre s’est faite dans d’étranges circonstances. Les faits en eux-mêmes n’avaient rien d’extraordinaires mais notre situation psychique était telle qu’une quête mystique aurait pu y prendre place. Blaise Pascal, Auguste Comte et d’autres penseurs perturbés auraient adoré. C’était une fin de matinée juillettement douce. Je me suis orienté avec lenteur vers l’endroit le plus calme du parc et assis à proximité des fourrés de bambou, au cœur de cette forêt tropicalo-gauloise. Puis dans l’effort que cela demande, surtout quand la nuit précédente à été aussi courte que la période de nutrition matinale du jour même, j’ai poursuivi la lecture d’une analyse bétonnée de la culture d’ingénieurs concepteurs des avions du futur. Bref, de la socio. Et quand on comprend ce qu’on lit, on se sent tout satisfait et on mesure toute l’étendue des efforts qui restent à faire si l’on veut jouer à l’homme de science sur l’homme… Pendant que je m’appliquais à suivre la démarche hypothético-déductive de l’auteur, il m’est venu une sensation qui m’en éloignait. Qui donc était cette femme la-bas ? Une dame tranquille. Assise verticalement au fond du creux formé par le banc verni, elle lit. Je replonge chez les ingénieurs-concepteurs : « A cette argumentation irréfutable, du moins si l’on adopte la même logique s’ajoute des arguments qui viennent fonder la démonstration sur une philosophie plus générale du progrès technique. » Je n’ai pas replongé profond. De plus en plus fréquemment, je lève les yeux sur cette douce nuque, les cheveux tout aérés, mi-blonds, mi-brun. A quoi ressemble t’elle ? Et là ne se présentent pas les stéréotypes féminins que j’ai dû élaborer. La raison en est que : « Plus clairvoyante, l’élite française des scientifiques et ». Quelle âge a t’elle ? Elle en paraît une trentaine. Elle est belle. Je n’en sais d’avantage mais elle est belle. Elle est belle par sa sage chevelure et sa nuque pâle qui fixe les bois et les tient en respect. Elle est belle dans sa douceur de lectrice posée dans un pareil endroit. Mmm, « l’élite française des scientifiques et manifeste immédiatement son intérêt pour ce nouveau domaine. » Troublé, quoi. Alors j’ai pris une petite fiche de brouillon parmi celles dont je me servais pour prendre des notes sur ce genre de lectures sérieuses. Par hasard, il subsistait mon adresse au dos : c’était le coin d’un courrier (alors recyclé) de la banque. Tremblant d’excitation, je note :
Belle dame, cela fait longtemps que nous lisons. Vous êtes assise, magnifique, d’une douceur calme. Je ne puis plus me concentrer sur mon livre et de temps en temps, nous levons les yeux sur cette nature qui nous embrasse. Je ne connais de vous que votre nuque et vos cheveux mais votre beauté m’enivre encore. J’ai simplement envie de caresser vos hanches et de vous embrasser. Abandonnons-nous longuement. Je vous aime.



Commentaires
OUaouHHH!
Putaing et moi qui trouvais que t'écrivais pas bien quand on était au lycée... la claque ... C'est malin maintenant j'ai une trique comac... et ma grosse qui dort, qui ronfle a en couvrir Bleach. Bon ben pour moi ce sera sordide paluche devant Internet...avec le reflet glauque de l'écran pour me faire vibrer a 100 Hz comme quoi la solitude ça arrive aussi en couple et ça n'inspire pas que des pensées esthétiques.
Ton truc ça me fait penser à "à une passante" du vieux Totor si je ne m'abuse et aussi à un autre truc de verlaine.
Lofofora a fait une reprise du poème d'Hugo en musique... Le pauvre, lui qui avait :"interdit de déposer de la musique en bas de ses vers"... comme on dépose des ordures au bas des murs. "De la musique avant toute chose et pour cela préfère l'impaire, plus vague et plus soluble dans l'aire sans rien en lui qui pèse ou qui pose"... T'as jamais penser a versifier? Tu pourrais devenir célèbre. Pouët ça doit mieux le faire que socio-anthropo-ethnologue pour aborder les inconnues.
Ecrit par : karl_marks & spencer | 12 mai 2006
Tout compte fait ne versifie surtout pas: je viens de lire ta conversation avec "Traces" sur Renée Char ... La poésie est vraiment un excrément du langage quand elle cherche à ne pas faire sens au premier abord et se contente de dissimuler derrière des images aussi floues que moralisatrices l'inaptitude a construire plusieurs niveaux de lectures.
Ecrit par : karl_marks & spencer | 12 mai 2006
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