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16 mai 2006

Speak White !

Je trouve ce poème d'une puissance enivrante.

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Michèle Lalonde est née à Montréal, en 1937. Son poème «SPEAK WHITE», lu sur les scènes du Québec en 1970, a constitué un événement en soi. Largement diffusé sur film, en récital ou sous forme de poème-affiche, «SPEAK WHITE» est un des textes les plus connus de la poésie québécoise contemporaine.

«...La fonction de l'écrivain est de rendre signifiante la parole prêtée par la collectivité... Et «SPEAK WHITE» était une bonne synthèse, je crois, de ce que les gens ressentaient à l'époque. Il intervenait dans un contexte où les gens étaient désireux de venir entendre des discours publics, qu'ils soient poétiques ou politiques. Ils se rendaient au théâtre pour se serrer les coudes.» Claude Mongrain (Québec)

http://www.franceweb.fr/poesie/lalonde2.htm

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Le site du poème est ici


Michèle Lalonde
Speak white

Speak white
il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble dans les sonnets de Shakespeare

nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d'une langue
parlez avec l'accent de Milton et Byron et Shelley et Keats
speak white
et pardonnez-nous de n'avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan

speak white
parlez de choses et d'autres
parlez-nous de la Grande Charte
ou du monument à Lincoln
du charme gris de la Tamise
de l'eau rose du Potomac
parlez-nous de vos traditions
nous sommes un peuple peu brillant
mais fort capable d'apprécier
toute l'importance des crumpets
ou du Boston Tea Party

mais quand vous really speak white
quand vous get down to brass tacks

pour parler du gracious living
et parler du standard de vie
et de la Grande Société
un peu plus fort alors speak white
haussez vos voix de contremaîtres
nous sommes un peu durs d'oreille
nous vivons trop près des machines
et n'entendons que notre souffle au-dessus des outils

speak white and loud
qu'on vous entende
de Saint-Henri à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des ordres
fixer l'heure de la mort à l'ouvrage
et de la pause qui rafraîchit
et ravigote le dollar

speak white
tell us that God is a great big shot
and that we're paid to trust him
speak white
parlez-nous production profits et pourcentages
speak white
c'est une langue riche
pour acheter
mais pour se vendre
mais pour se vendre à perte d'âme
mais pour se vendre

ah !
speak white
big deal
mais pour vous dire
l'éternité d'un jour de grève
pour raconter
une vie de peuple-concierge
mais pour rentrer chez nous le soir
à l'heure où le soleil s'en vient crever au-dessus des ruelles
mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
chaque jour de nos vies à l'est de vos empires
rien ne vaut une langue à jurons
notre parlure pas très propre
tachée de cambouis et d'huile

speak white
soyez à l'aise dans vos mots
nous sommes un peuple rancunier
mais ne reprochons à personne
d'avoir le monopole
de la correction de langage

dans la langue douce de Shakespeare
avec l'accent de Longfellow
parlez un français pur et atrocement blanc
comme au Viêt-Nam au Congo
parlez un allemand impeccable
une étoile jaune entre les dents
parlez russe parlez rappel à l'ordre parlez répression
speak white
c'est une langue universelle
nous sommes nés pour la comprendre
avec ses mots lacrymogènes
avec ses mots matraques

speak white
tell us again about Freedom and Democracy
nous savons que liberté est un mot noir
comme la misère est nègre
et comme le sang se mêle à la poussière des rues d'Alger ou de Little Rock

speak white
de Westminster à Washington relayez-vous
speak white comme à Wall Street
white comme à Watts
be civilized
et comprenez notre parler de circonstance
quand vous nous demandez poliment
how do you do
et nous entendez vous répondre
we're doing all right
we're doing fine
we
are not alone

nous savons
que nous ne sommes pas seuls.


LALONDE, Michèle, Speak White, poème-affiche, l'Hexagone, 1974.

Commentaires

explication de texte chez Guy Ferland
http://aladin.clg.qc.ca/~ferlandg/speak.htm

Référence. Michèle Lalonde, Speak White, Montréal, l'Hexagone, 1974.
Explication. Ce n'est pas, formellement, un manifeste car il n'y avait pas, à la rédaction du texte, de prise de position collective et publique. Ce fut d'abord un poème, un poème engagé. Dès son apparition le 27 mai 1968 sur la scène de la Comédie canadienne lors d'une manifestation intitulée Chants et poèmes de la Résistance (avec Y. Deschamps, G. Miron, R. Charlebois, etc.), il a été cité, et brandi comme une sorte de manifeste. Publié aussitôt dans la revue Socialisme (comme poème), puis, en 1974 dans une plaquette de poèmes à laquelle il donne son titre, il existe aussi sous la forme d'une affiche, dessinée par Roland Giguère, où le texte est en rouge sur fond gris. L'affiche visait à freiner le photocopillage, mais elle a contribué à donner au texte une allure de dazibao.

Le titre, qui revient seize fois sur 108 lignes comme un leitmotiv, a un grand impact. Il s'agit d'une formule stéréotypée utilisée assez couramment dans l'Ouest canadien, injonction raciste permettant d'agresser ceux qui, appartenant à un groupe minoritaire, se permettaient, dans un lieu public, de parler autre chose que l'anglais. Le poème fut, à cause de son titre, considéré comme séparatiste. Une autre lecture est cependant possible puisque, en Ontario, on l'étudie dans les classes de français en tant qu'hommage à la culture anglaise. L'auteure, en présentant son texte, au moment où il venait d'être composé, à la comédienne Michèle Rossignol, avait obtenu de celle-ci une diction nuancée, avec "des élans de tendresse envers la langue anglaise, qui est aussi ma langue". On devrait donc sentir plus d'amertume que d'ironie dans les allusions littéraires. Mais cette interprétation contraste avec presque toutes les utilisations et citations ultérieures, qui ont tiré le texte dans une interprétation partisane qui a, à son tour, été dénoncée. (Comme dit Camus, l'artiste doit choisir entre être utilisé ou dénoncé, mais compris, jamais.)

Le vers "nous sommes un peuple inculte et bègue" fait allusion au mot de Durham dans son Rapport (1838): "les Québécois sont un peuple sans histoire et sans littérature". (Remise dans son contexte, cette phrase n'avait pas non plus les résonances qu'on lui a prêtées.)

Ecrit par : Dolgo | 17 juillet 2006

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