12 juillet 2006

Un hoax en ethnologie

Vous pouvez aussi lire cet article (PDF) chez les excellents activateurs de la revue Multitudes

MULTITUDES N°25 [ONLINE] | ACTIVISTES DU HOAX | ETE 2006

ACTIVISTES D

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U HOAX

Multitudes n°25 [online]

ALYKHANHTHI LYNHIAVU

Nacirema : histoire d’un hoax

en ethnologie

En 1956, un professeur d’anthropologie, Horace Miner

(1912-1993), publiait dans la prestigieuse revue spécialisée

American Anthropology un article fort court mais désormais

célèbre « Body Rituals Among the Nacirema ». Les Nacirema en

question « sont un groupe nord-américain vivant dans une aire

culturelle comprise entre les Indiens Cree du Canada, les Yaqui

et les Tahahumare du Mexique, et les Carib et les Arawak des

Antilles. Bien que l’on en sache peu sur leurs origines, leur

tradition indique qu’ils viennent de l’Est... » (H. Miner).

Les Américains, car il s’agit d’eux – Nacirema se lisant

American à l’envers – y étaient dépeints de manière arbitraire et

farfelue, de la façon dont certains ethnologues représentaient

d’autres sociétés, avec une morgue pseudo-scientifique

qu’égalait leur méconnaissance des cultures observées.

S’amusant aux dépens de ses collègues et compatriotes, H.

Miner dénonçait par l’absurde l’ethnocentrisme qui prévalait

dans les études ethnologiques et le goût pour le

sensationnalisme du lectorat : « (...) les pratiques magiques et

les croyances des Nacirema présentent des aspects si peu

communs qu’il semble souhaitable de les inscrire parmi les

comportements extrêmes dont l’humain est capable » (H.

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Miner). Dans le texte, le travestissement des pratiques

culturelles courantes de l’American way of life permettait de

penser qu’on observait les « rituels » sacrés et sacrificiels d’une

population exotique. Tout laissait croire, malgré l’aspect

parodique à peine masqué de l’article et l’usage d’anagrammes

presque transparents (Nacirema/American et

Latipso/(H)ospital), qu’il y avait là une peuplade primitive, à tout

le moins aussi exotique que pouvaient être dans l’esprit de

l’Américain moyen les Cree, Yaqui et autres minorités

autochtones.

Dans cet entraînement d’écriture et de pensée que voulait

H. Miner, des gestes anodins étaient l’objet d’une dénaturation

systématique dans les commentaires et le vocabulaire avait subi

un traitement visant à transformer le profane en sacré, ceci

permettant d’élaborer des interprétations magico-religieuses. La

salle de bains était autant un lieu de culte qu’un autel – comme

le lavabo, son miroir et son armoire à pharmacie –, la toilette

matinale était devenue une ablution, et l’enseignement de la

propreté aux enfants s’était mué en une parole initiatrice des

mystères.

« La croyance fondamentale qui sous-tend tout le système

est que le corps humain est laid et que sa tendance naturelle

est à la débilité et à la maladie. Incarcéré dans un tel corps, le

seul espoir de l’homme est de prévenir ces caractéristiques par

l’usage du rituel et de la cérémonie. Chaque maisonnée

possède un ou plusieurs autels consacrés à cet usage. Les

individus les plus puissants en possèdent plusieurs et, en fait,

l’opulence d’une maisonnée est souvent signalée par le nombre

de ces centres rituels (...). Tandis que chaque famille possède

au moins un autel, les rituels qui y sont associés ne sont pas

des cérémonies familiales, mais sont privées et secrètes. Les

rites sont discutés avec les enfants seulement, et uniquement

durant la période d’initiation à ces mystères. J’ai été capable,

cependant, d’établir des relations assez satisfaisantes avec les

natifs pour pouvoir examiner ces autels et pour me faire décrire

les rituels. Le point focal de cet autel est une boîte ou un coffre

construit dans le mur. Dans ce coffre sont gardées plusieurs

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potions magiques et amulettes sans lesquelles aucun natif ne

croit pouvoir vivre. Ces préparations sont fournies par divers

practiciens spécialisés. » (H. Miner)

Plein de forfanterie, H. Miner prétendait qu’il était possible

de retracer le système idéologique des Nacirema à partir d’une

topographie des rituels corporels. Dans une conception

psychologisante de la culture et en s’appuyant sur des travaux

d’un soi-disant illustre prédécesseur, il cherchait à faire

admettre que la dyade sado-masochiste était l’idée centrale

autour de laquelle s’agençaient les rituels des Nacirema. Pour

l’observateur extérieur qu’il prétendait être, le rasage – et sans

que ce mot soit jamais mentionné – se résumait en un geste

d’automutilation, de raclage et de lacération du visage, à l’égal

des pratiques de scarification notées ailleurs.

« Si ceci peut être confirmé, un schéma très intéressant

émerge, selon lequel une bonne partie de la population

présente des tendances masochistes déterminées. Le

Professeur Linton y faisait référence quand il discutait d’un

moment particulier du rituel corporel quotidien accompli

uniquement par les hommes. Cette partie du rite inclut le

grattage et la lacération de la surface du visage à l’aide d’un

instrument tranchant. Des rites féminins spéciaux sont

accomplis quatre fois durant chaque mois lunaire, mais le

barbarisme supplée à la faible fréquence des pratiques. Dans

ce cadre cérémoniel, les femmes cuisent leurs têtes dans des

petits fours pendant près d’une heure. Théoriquement, le point

intéressant est qu’il semble que cette population à

prépondérance masochiste ait permis l’émergence de

spécialistes sadiques. »

Ces spécialistes sont en premier lieu l’homme-médecine

(le médecin) et l’homme-bouche-sacrée (le dentiste).

« Le plus puissant de tous est l’homme médecine, dont

l’aide doit être récompensée par des offrandes substantielles.

Cependant, l’homme-médecine ne procure pas lui-même les

potions curatives à ses clients, mais il décide des ingrédients

qui doivent être utilisés, puis les écrit dans un langage ancien et

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secret. Ce langage n’est compris que de l’homme-médecine et

de l’herboriste qui, contre une autre offrande, procure le philtre

requis ».

« Dans la hiérarchie des praticiens de la magie, et un peu

moins prestigieux que l’homme-médecine, se trouve le

spécialiste dont l’appellation est mieux traduite par l’hommebouche-

sacrée. Les Nacirema ont une horreur pathologique et

une fascination pour la bouche, dont l’état, croient-ils, a une

influence surnaturelle sur toutes les relations sociales. Sans les

rituels de la bouche, ils imaginent que leurs dents tomberont,

que leurs gencives saigneront, que leur mâchoire se

contractera, que leurs amis les abandonneront et que leurs

amants les rejetteront. » (H. Miner)

Pour en revenir à l’hypothèse de la dyade sado-maso au

fondement de la culture Nacirema, il n’est que d’observer, selon

H. Miner, la lueur dans les yeux de l’homme-bouche-sacrée,

tandis qu’il pique et perce un nerf à vif, pour suspecter une

dose de sadisme. Les rituels de torture, par ailleurs, sont

nombreux : l’utilisation d’instruments variés dans l’exorcisme

des esprits malins de la bouche implique une torture inouïe du

client... Dans le latipso, qui semble être un mouroir plutôt qu’un

lieu de guérison, la torture se poursuit sans que les Nacirema

cherchent à s’y soustraire. Ils s’y soumettent bien volontiers,

pour autant qu’ils possèdent les moyens matériels permettant

d’accéder à ce temple. Les officiants sont un thaumaturge et un

groupe de vestales vêtues d’un costume et d’une coiffe

distinctifs.

Dans ce canular qui dénonçait le refus de la diversité

culturelle dans la démarche anthropologique et qui berna la

fameuse revue American Anthropology, on ne sait précisément

ni quand ni comment ni par qui l’imposture fut finalement

révélée. En revanche, le hoax Nacirema eut et a encore

aujourd’hui de nombreuses « suites ». Le texte constitue une

référence sérieuse pour ceux qui étudient le rapport des

individus et des sociétés au corps (dont le body piercing).

Surtout, nombre de chercheurs facétieux ont prolongé cette

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« étude » et toute une littérature sur le mode parodique s’est

développée en convoquant les Nacirema dans le but de

poursuivre la critique des excès de la société américaine. Dans

son exemplarité, « Body Rituals Among the Nacirema » est un

appel à la prudence dans les méthodes de recherche. Il

souligne l’importance d’une connaissance du contexte et met

en garde contre les généralisations hâtives ou les abus de

l’argument d’autorité.

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Commentaires

Le corbeau produit ses lettres avec une machine qui marque plus fortement les voyelles accentuées, trouvez cette machine, vous trouverez le corbeau!

Écrit par : solita | 14 juillet 2006

moi-même ne suis point capable de l'expliquer...

Mais vivement que je lise cet article !

Écrit par : Dolgo | 14 juillet 2006

C'est le mythe de Boronali :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Boronali
version ethno...

Écrit par : Le garde-mots | 16 juillet 2006

j'adore ces gens qui contournent les règles sans que personne ne s'en rende compte. c'est révélateur du conformisme, ça le remets en cause avec humour et finesse.

merci pour boronali

Écrit par : Dolgo | 16 juillet 2006

J'ai un mal fou à te lire ici ... chaque fois que j'arrive sur ton blog, Firefox plante ...
et ça m'agace grave, d'autant que je ne comprend pas pourquoi.
Et quand je passe par explorer, la police est bizarre ... franchement bizarre

Écrit par : pkdille | 18 juillet 2006

oulalala. Qu'est-ce que cette histoire ? T'as le haut débit ? pasque j'ai des scripts (enfin je crois que c'est ça) qui permettent de lire de la musique et des vidéos google. Donc, c'est un peu plus lent à charger.

T'es la première à me dire ça... Et y'a qu'ici qui plante, ton mozarella firefox?

Écrit par : Dolgo | 19 juillet 2006

Les Nacirema « sont un groupe nord-américain vivant dans une aire culturelle comprise entre les Indiens Cree du Canada, les Yaqui et les Tahahumare du Mexique, et les Carib et les Arawak des Antilles. Bien que l’on en sache peu sur leurs origines, leur
tradition indique qu’ils viennent de l’Est... » (H. Miner).

Et là, y a personne qu'essaye d'imaginer où peut se trouver un peuple amérindien qui habite entre le canada, le mexique des yaquis et autres tarahumaras, et les Antilles. Tiens, il habite aux Etats-Unis; les américanistes sont-ils si nuls ou personne n'a lu l'article parce que personne n'a jamais cherché le mot-clef (sur fichier cartonné alors) "Nacirema" parce qu'il n'existait aucun spécialiste des Nacimera...

Malgré cela, le thème choisi des rituels du corps illustre ou plutôt illumine toute la difficulté qu'il y a à saisir les "significations" développées dans les activités quotidiennes, à les différencier d'activités spéciales, et c'est un problème que posait déjà Mauss dans ses recherches sur le sacrifice...

Bref, il faut que je trouve cet article, ne serait-ce qu'à Québec dans quelques mois...

Écrit par : Naarjuk | 20 juillet 2006

pas si dur à trouver l'article, je lis ça sous peu...

Mais tout de même, les gens de multitudes font une faute bête, il s'agit bien sûr de la prestigieuse revue "Amercian Anthropologist"...

Écrit par : Naarjuk | 20 juillet 2006

Merci de ces critiques. Il est vrai que c'est à se demander ce qu'on fabriqué les ethnologues lorsque cet article est sorti : géographiquement farfelu... groupe humain inconnu...exagérations volontaires...

Bien d'accord avec toi et Mauss : trouver le spécial dans ce que l'on croit ordinaire. Plus facile à dire qu'à faire.

Enfin, si je te comprends, tu voudrais trouver l'article de Miner ?
Et c'est chose faite :)
Multitudes n'a pas dû juger important de citer cette source pourtant principale.

je file lire tes commentaires sur le paradoxe EPR.

Écrit par : Dolgo | 22 juillet 2006

l'article de Miner n'apparait pas dans la bibliographie de l'article mais peut être dans celle du N° de Multitudes.

Mais dès la 3eme ligne on sait que ça a été publié dans 'American Anthropologist'

Écrit par : Dolgo | 22 juillet 2006

Excellent ce canular. Je ne connaissais pas mais c'est le genre de chose qui m'enchante. Cela permet de garder la distance et l'oeil critique sur nos pratiques soit disant rationelles et scientifiques.

Écrit par : Joël | 22 juillet 2006

oui, comique et critique. je vais chercher une histoire des canulars, ce doit être intéressant.

Écrit par : Dolgo | 22 juillet 2006

Les commentaires sont fermés.