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20 juillet 2006
Le paradoxe EPR
Le paradoxe EPR ou comment un problème de physique résonne avec un paradoxe de l'anthropologie.
Explication :
Comment ceci serait si je n'était pas là ?
Autrement dit : quelle influence ma présence a t'elle sur une situation sociale? Puisque j'observe in situ et ne peux faire autrement dois-je faire fi de mon influence sur l'objet ? Ou dois-je, dans un effort réflexif, analyser les effets de ma présence ?

Le paradoxe EPR
La dualité onde-particule n'est pas un problème en soi. Elle met simplement en évidence le fait que les particules élémentaires ne se comportent pas comme les objets de la vie quotidienne et que nos concepts familiers sont inadéquats pour décrire le monde microscopique. Des difficultés plus sérieuses se posent lorsqu'on considère certaines des conséquences de l'indéterminisme. C'est en particulier le cas du paradoxe EPR, basé sur une expérience proposée en 1935 par Albert Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen, dans le but de mettre en évidence des contradictions supposées de la mécanique quantique.
Le paradoxe
L'expérience est la suivante. Imaginons un laboratoire tapissé de détecteur de photons. Au milieu de la pièce, plaçons un atome stimulé de façon telle qu'il émette simultanément deux photons après un certain laps de temps. Pour des raisons de symétrie, ces deux photons doivent se déplacer dans des directions exactement opposées. C'est bien ce que l'on observe : lorsque l'un détecteur indique la capture d'un photon, le détecteur placé du coté opposé fait de même.
Jusqu'ici, pas de problème. Mais analysons la situation du point de vue de la mécanique quantique. Selon cette dernière, les photons n'ont pas de direction particulière avant d'être détectés, tout comme un électron n'a pas de position précise. Ainsi, toutes les directions ont une probabilité d'émission identique, du moins tant que nous n'observons pas les particules. Ce n'est que lorsque nos détecteurs capturent l'un des photons que le choix d'une direction se produit.
C'est là le problème. Le premier photon ne se voit affecté d'une direction particulière qu'au moment où nous le capturons. Et de même pour le deuxième photon. Pourtant, lorsqu'elles sont détectées, les deux particules se trouvent dans des directions exactement opposées. Comment les deux photons peuvent-ils apparaître simultanément aux extrémités opposées de la pièce s'ils n'ont pas échangé d'information au départ ?
Remarquons que la taille du laboratoire est sans importance. Si nous plaçons nos détecteurs aux quatre coins du Groupe Local, le résultat sera identique. Les deux photons, même séparés par des millions d'années-lumière, seront détectés au même moment dans des directions exactement opposées, bien qu'ils ne savaient pas où ils allaient avant d'être observés.
Pour Einstein et ses deux confrères, un tel paradoxe montrait que la mécanique quantique n'était pas une description satisfaisante de la réalité. La situation resta confuse jusqu'en 1982, lorsque le physicien français Alain Aspect montra que la mécanique quantique avait bel et bien raison.
Alain Aspect réalisa une expérience similaire à la précédente et fut en mesure de prouver que les photons se comportaient exactement comme la mécanique quantique le prédisait. Ils n'échangeaient aucune information au départ et n'apprenaient leur direction qu'au moment de la capture. Ce qui ne les empêchait pas d'apparaître finalement dans des directions exactement opposées. La situation était donc véritablement paradoxale, elle n'était pas liée à une faille de la mécanique quantique.
La non-séparabilité
Pour essayer d'expliquer le paradoxe EPR, il nous faut remettre en cause la vision classique du monde microscopique. En effet, la situation pose problème car nous considérons les deux photons comme des entités distinctes possédant des propriétés locales. Par contre, le paradoxe n'en est plus un si nous considérons que les deux particules forment un système avec des propriétés globales non localisées dans l'un ou l'autre des photons.
Dans cette interprétation, les deux photons, même séparés par des millions d'années-lumière, sont en contact permanent. Ils n'ont pas besoin d'échanger d'information à l'aide d'un moyen classique limité par la vitesse de la lumière. Lorsque l'un est détecté, l'autre le sait de façon instantanée. Les deux particules peuvent donc apparaître dans des directions opposées sans s'être consultées au préalable. Le paradoxe EPR nous oblige ainsi à introduire un nouveau concept, celui de non-séparabilité. Les particules ne peuvent pas toujours être décrites comme des entités totalement indépendantes, mais doivent parfois être considérées comme de simples éléments d'un tout.
© Texte Olivier Esslinger 2003-2006
Reproduction du texte à fins non commerciales autorisée moyennant mention de la source
19:31 Publié dans L'anthropologie et ses cousin(e)s | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note



Commentaires
Bon.
Mon explication au dessus de l'image n'a rien à voir avec l'article mais laissons courir. J'ai tout mélangé. Je chercherais un article qui correspond à mes questions...
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
http://www.revue-texto.net/Inedits/Gadet_Principes.html#1.1.
1.1. Le paradoxe de l'observateur
La linguistique dispose d'une tradition d'étude de terrain, surtout dans sa version américaine (Samarin 1967), mais celle-ci est restée dépendante de conceptions théoriques et d'objectifs d'analyse de langues non encore décrites (structuralisme américain). Les objectifs des sociolinguistes étant différents, ce sont des modèles issus des sciences sociales [3] qui ont été décisifs pour leurs options d'enquête.
La sociolinguistique naissante des années 60 s'est trouvée fortement influencée par les réflexions sur les méthodes initiées par Labov, et la plupart des sociolinguistes adopteront les orientations posées dans le “ paradoxe de l'observateur ”, dont il a été le promoteur constant :
“ To obtain the data most important for linguistic theory, we have to observe how people speak when they are not being observed ” (Labov 1973, p. 113).
Quelle que soit leur pratique effective, cette référence demeure omni-présente chez eux aujourd'hui, comme l’atteste par exemple la présence d'une entrée “ paradoxe de l'observateur ” dans le dictionnaire de sociolinguistique de Moreau 1997, ou cette citation d'un travail récent, parmi beaucoup d'autres que l'on aurait pu citer ici :
“ Considerable care was taken to avoid the dangers of the 'observer's paradox', i.e. the fact that the presence of the observer may destroy the phenomenon that s/he is observing “ (Pooley 1996, p. 80).
Il n'est ainsi pas exagéré de dire que c'est la réflexion autour du paradoxe de l'observateur, et de la problématique souvent considérée comme purement technique de son “ dépassement ”, qui a constitué le moteur des réflexions méthodologiques en sociolinguistique. En effet, si la présence de l'observateur est regardée comme un handicap, il va falloir s'efforcer de le marginaliser en tant que participant à l'échange de paroles. Les initiatives méthodologiques concernent donc toutes les places que peut occuper un acteur social dans la structure de participation à l'échange verbal décrite par Goffman 1979, dans un article précurseur où il décompose les différentes positions que les acteurs peuvent occuper [4]. L’observateur ne saurait être le locuteur (le sociolinguiste ne peut qu'occasionnellement s'observer lui-même) ; il ne faut pas qu'il soit l'interlocuteur (critique des différentes formes d'interview) ; il ne faut pas qu'il soit le destinataire principal ; et il faut même le marginaliser en tant que participant occasionnel.
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
http://vincent.smithware.ca/index.php?article=accueil08
Observation et perturbation, parole et enregistrement
Une explication à la fois souriante et pertinente du « paradoxe de l'observateur » tel que popularisé par LABOV (1972, 1976) nous est fournie par NADEAU (2002). Relatant les mésaventures anthropologiques d'un Québécois en Vieille–France, NADEAU (2004 : 172) explique que :
« J'avais un prof de chimie dont j'oublie le nom et qui disait : "Observer c'est perturber". Il voulait dire par là que toute tentative de mesure précise ou d'observation agit sur l'objet mesuré. Avec les humains, c'est encore pire : le seul fait de poser une question, comme ça, pour s'informer suffit à provoquer une réaction sans rapport avec la question. Essayez donc, rien qu'un peu, de rentrer avec une caméra chez votre voisin pendant son rut. Vous allez voir si vos observations vont le perturber. »
Pour LABOV (1972, 1976), le vernaculaire est le style de parole utilisé par les locuteurs lorsqu'ils ne sont pas observés, paradoxalement il s'agit de l'un des échelons du continuum stylistique dont l'étude est considérée comme essentielle au sein du paradigme variationniste. Cette situation antinomique conduit LABOV (1972, 1976) à formuler le « paradoxe de l'observateur » où l'enquêteur cherche à observer comment les locuteurs parlent quand ils ne sont pas observés. Les conséquences de ce paradoxe sont d'autant plus criantes lorsque l'enregistrement de la parole est rendu nécessaire pour les besoins de l'analyse, les locuteurs tendant à utiliser des formes phonétiques relativement éloignées de leur usage quotidien.
Comme l'indique MURRAY (1985), le paradoxe de l'observateur constitue l'équivalent d'une problématique connue en psychologie sociale et en psycholinguistique sous l'étiquette : effet Hawthorne.
LABOV W., 1972, Sociolinguistic Patterns, Blackwell, Oxford.
LABOV W., 1976, Sociolinguistique, Éditions de Minuit, Paris [trad. française de Sociolinguistic Patterns].
MURRAY T.E., 1985, On solving the dilemma of the Hawthorne effect, in WARKENTYNE H.J. (Ed.), Papers from the fifth International Conference on Methods in Dialectology, Department of Linguistics, University of Victoria, 327–340.
NADEAU J.–B., 2002, Les Français aussi ont un accent, Payot, Paris [éd. poche, 2004].
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
http://critique.ovh.org/0404/article03.html
Déconstruction d'un discours de "success story" et analyse des processus de régulation sous-jacents
Par Hugues Draelants
Résumé:
L'article interroge les rapports entre le sociologue et son terrain d'enquête, plus particulièrement la problématique du statut à conférer à la parole des acteurs. Par l'expression de "success story" j'entends un discours socialement construit, constituant, dans une perspective interactionniste, une stratégie de présentation de soi collective exhibant une identité fière et tendant à passer sous silence la plupart des difficultés vécues par un groupe. A travers ce type de discours, les acteurs se constituent une identité narrative. Dans l'article, j'analyse comment procéder pour récolter un matériau pertinent lorsque l'on est confronté à un tel type de discours. Je défends la nécessité, dans pareil cas, d'adopter une posture méthodologique de type "critique-analytique", de placer la situation d'enquête au centre du matériau (paradoxe de l'observateur), et d'historiciser la situation présente en axant les entretiens sur le passé du groupe et en questionnant sur les événements critiques.
Introduction
Le sociologue, de plus en plus régulièrement appelé à intervenir dans des organisations (D. Vrancken, O. Kuty, 2001), se trouve dans de nombreux cas confronté à une situation vécue et présentée comme en crise par ses interlocuteurs. Via son analyse des rapports organisationnels, on attend souvent de lui qu'il produise du sens et fasse parler les faits grâce à son approche sociologique, afin de renouveler la vision des acteurs autorisant ainsi une perception différente des enjeux et des problèmes vécus en mettant par exemple à jour la trame systémique dans laquelle sont enchâssés les rapports sociaux au sein de l'organisation. Dans d'autres cas, à contrario, le sociologue est conduit par son commanditaire (par exemple l'Etat) à étudier des cas "modèles", des organisations qui fonctionnent exemplairement, afin d'essayer de reproduire et d'exporter les "bonnes pratiques[1]" en vigueur dans ces organisations dans celles en difficulté. Ici l'analyste est parfois[2] confronté non pas à un vide de sens, ou à un conflit des interprétations, mais à une situation totalement investie d'un seul sens qui fait consensus auprès des acteurs qui déploient ce que nous appelons alors un discours de "success story".
L'article interroge dans un tel cas les rapports entre le sociologue et son terrain d'enquête, plus particulièrement la problématique du statut à conférer à la parole des acteurs. Comment procéder pour récolter un matériau pertinent lorsque l'on est confronté à un discours de "success story" et que l'on étudie la question de la régulation locale? Nous défendrons la nécessité, d'adopter une posture méthodologique de type "critique-analytique", opérant dans un premier temps une déconstruction de ce type de discours afin de se donner les moyens d'étudier finement la manière dont se construisent les règles du jeu en vigueur au sein de l'organisation[3] qui orientent l'action collective des acteurs.
Identifier un discours de "success story"
Il convient premièrement de définir ce que recouvre un tel type de discours. Par l'expression de "success story", nous entendons un discours socialement construit, constituant[4] une stratégie de présentation de soi collective exhibant une identité fière et tendant à passer sous silence, la majorité des difficultés vécues par une organisation. A travers ce type de discours, les acteurs mettent en quelque sorte en scène l'histoire de leur organisation, le temps ainsi raconté conduit à une déformation, une rationalisation ex post du fil événementiel. Toutefois, cette "fiction" produit des effets propres, la pragmatique de la communication (J.L. Austin, 1970) nous l'enseigne: le discours n'est pas neutre. Les individus, mais aussi les communautés ou groupes, se constituent dans leur identité à travers leurs propres récits qui deviennent pour les uns comme pour les autres leur histoire effective. Il y a donc une relation circulaire entre d'une part un "caractère" (individuel ou groupal) et d'autre part les récits qui, tout à la fois, expriment et façonnent ce caractère[5]. Le philosophe Paul Ricoeur parle à ce propos d'identité narrative. Un discours prenant la forme d'une "success story" aura tendance à se défaire des incidents émaillant le quotidien passé, car ceux-ci risquent de déstabiliser l'identité, ainsi le récit retiendra plus volontiers dans la narration les événements appréhendés a posteriori comme positifs.
La confrontation à ce type de discours s'avère donc problématique, particulièrement lorsque l'on vise à étudier la régulation locale, c'est-à-dire le processus social de production des règles du jeu qui contribuent à orienter les conduites des acteurs dans un espace social déterminé permettant de résoudre des problèmes d'interdépendance et de coordination. (Maroy et Dupriez, 2000) Comment en effet analyser le fonctionnement d'une organisation, comment comprendre la manière dont se construisent la coordination de l'action et les règles du jeu, lorsque le discours premier plus ou moins partagé par les membres de l'organisation, auquel est confronté le chercheur, se contente de répéter in fine que tout va très bien, ce qui s'exprime concrètement par des expressions indigènes récurrentes du type: "on a beaucoup de chance ici", "il n'y a pas de conflits", "tout le monde s'entend bien", "les opposants sont rares ici" sans fournir pour autant d'explication détaillée permettant d'en rendre compte de façon satisfaisante.
Le statut épistémologique accordé à la parole de l'acteur
Tout semble donc aller de soi pour les membres du groupe partageant les mêmes évidences, mais le réflexe sociologique incite à se méfier de tout ce qui paraît "naturel", c'est pourquoi il importe d'aller au-delà de ce discours constituant en réalité objective ce qui n'est qu'une construction sociale. Il s'agit alors par un travail de déconstruction[6] de débusquer sous ce vernis les processus de régulation sous-jacents dont les acteurs ne sont pas forcément conscients, ne les exprimant pas spontanément car n'en ayant généralement qu'une maîtrise pratique et non une connaissance réflexive, langagière.
En n'adoptant pas une position de recul critique face à la présentation donnée par les acteurs de leur organisation, le risque est grand de substantialiser illégitimement ce consensus et de ne pas découvrir les processus de régulation sous-jacents qui construisent cette représentation de "success story" et finalement de manquer l'essentiel du propos. Dès lors, on touche ici à une question théorique centrale en sociologie: quel statut accorder au discours des acteurs? Ce souci épistémologique suppose corollairement de s'interroger d'un point de vue méthodologique sur le type de traitement analytique à réserver à la parole récoltée de l'acteur. Comment considérer un discours de "success story"?
Pour opérer une distinction bien nette, on peut relever deux lectures possibles avec des implications radicalement différentes pour l'analyse: la première lecture consiste à prendre au sérieux, voire au pied de la lettre ce que racontent les acteurs et de considérer ce discours qualifié de "success story" comme l'expression d'une réalité de réussite exemplaire, le discours est alors considéré comme témoignant d'une réalité "objective". Une autre lecture autorise un questionnement critique des discours et des représentations. On se situe sur le plan de la construction sociale de la réalité par les acteurs et l'analyse vise une finalité de déconstruction. En admettant de mettre entre guillemets la réussite dont parlent les acteurs et en traitant leur discours comme un mode de gestion identitaire dans une transaction sociale entre eux-mêmes et le chercheur (Franssen, in Dupriez, 1999), on s'interrogera alors sur les conditions et fonctions d'un discours en terme de "réussite", de "consensus", d'"absence de conflit"...
Dans cette perspective - qui est celle adoptée - le discours qu'un acteur tient sur lui-même et les autres est lu comme une manière de se poser dans le jeu social, un construit identitaire et relationnel. Un certain recul critique conduira ainsi à une mise en perspective de la "success story" comme une production discursive au travers de laquelle l'acteur négocie pour lui-même et vis-à-vis des autres son identité. Le chercheur introduit par là un soupçon sur le discours des acteurs et sur la rencontre entre chercheur et acteurs. D'après Franssen, un discours de ce genre forme un mode de gestion identitaire, une manière de répondre aux besoins d'affirmation de soi et de reconnaissance sociale dans une transaction sociale. Les divers éléments du discours que les acteurs tiennent sur eux-mêmes apparaissant comme ce qu'il nomme une "fable sociale" ou ce que Kaufmann nomme dans le même esprit une "fable de vie[7]". Attention toutefois à ne pas confondre fable et mensonge, l'enjeu de la fable est de produire de la conviction en faisant croire que c'est la réalité qui a changé. Dès lors, cela revient à la construction par l'acteur d'un discours auquel il tend à adhérer ou auquel, me semble-t-il, il peut aussi être incité à adhérer par conformité, si ce discours constitue une règle informelle en vigueur au sein de l'organisation. Progressivement l'acteur en arrive à intérioriser et à considérer ce discours comme le reflet même de la réalité, évidence parfois partagée au sein de l'organisation. Et "dans la mesure où cette histoire est partagée et garantie par des dispositifs institutionnels, elle tend à constituer un système de légitimation du rôle qui stabilise l'acteur dans son identité de référence." (Franssen, in Dupriez, 1999) En effet, pour le dire encore autrement, tout groupement social "a besoin d'une définition qui fonde sa vérité en raison et en nature[8]", qui la naturalise. Au travers de la construction sociale des formes de classification, les acteurs se dotent en retour de principes d'identification qui vont leur permettre de se penser et de penser le monde. (Corcuff, 1995)
Ne pas juger mais comprendre avant tout
Le but de la démarche constructiviste, proposée ici, ne consiste pas à dénoncer l'illusio dont seraient victimes les acteurs, mais tout simplement de comprendre ce qui joue par là, sans nécessairement juger. L'étape de dé-construction s'accompagne en effet par la suite d'investigations sur les processus de construction, d'historicité de la réalité sociale, c'est-à-dire un moment de re-construction. Une démarche de type "critique-analytique" ne s'oppose pas, lorsqu'elle est bien comprise, à une démarche compréhensive, qui implique en effet nécessairement des moments interprétatifs ou constructivistes. "Ce n'est pas faire du maximalisme herméneutique que d'observer que les logiques de sens, à bien des niveaux, sont opaques. Elles le sont notamment parce qu'elles fonctionnent largement sur le mode du non-dit, soit de ce qui n'a pas besoin d'être dit, soit de ce qui ne peut pas, ne doit pas se dire. Le sociologue doit alors s'efforcer de les reconstruire partiellement, et hypothétiquement, en s'appuyant sur les éléments dont il dispose. Rien de tout cela, soulignons-le, n'implique que les individus soient plongés dans la méconnaissance, et que leur existence se joue dans leur dos. " (Schwartz, 1993, p.297-298)
L'opérationnalisation: tactiques proposées pour construire le matériau
A. Distanciation critique et paradoxe de l'observateur
La première tactique consiste à adopter une position critique de déconstruction, toutefois celle-ci ne se décrète pas. Tout en reconnaissant la difficulté à occuper une telle position, il nous semble possible de l'atteindre par un effort réflexif de l'analyste. Ce travail a consisté en ce qui nous concerne à se poser la classique question de l'évaluation des effets du chercheur sur son terrain[9]. L'interaction entre un observateur et un observé produit inévitablement des effets. Par sa seule présence, le chercheur brise le déroulement spontané des interactions et la personne interviewée est au départ en situation de représentation vis-à-vis de celui-ci. Les acteurs attribuent un rôle au sociologue, le sens qu'ils donnent à sa présence est important car cela va influer sur les réponses récoltées et éventuellement induire des biais. C'est ce que résume l'expression du "paradoxe de l'observateur": étudier un groupe social suppose de l'observer, mais l'observation engendre une perturbation rendant sa connaissance difficile. (Schwartz, 1993, p.271) Il s'agit donc de placer la situation d'enquête et ses effets au centre de l'analyse des matériaux afin de considérer les effets induits par l'interaction entre un observateur et des observés. Dès lors, et dans cette perspective, le paradoxe de l'observateur n'apparaît plus comme un obstacle à la connaissance mais comme un outil supplémentaire de découverte. La conséquence méthodologique conduit ainsi à traiter les matériaux d'enquête comme des "effets de la situation d'enquête, et non comme des représentations immédiates d'une réalité "naturelle", antérieure à l'observation. On se donne les moyens d'une lecture "non-naïve" des phénomènes observés ou des propos recueillis.
L'accès commode au terrain (dans le cas où la venue du sociologue ne fait pas l'objet d'une demande sociale) m'apparaît comme un bon "révélateur" de logiques sociales endogènes, j'entends par là la présence au sein de cet établissement d'une certaine demande sociale de reconnaissance et/ou de légitimation du travail du groupe concerné. En effet, si le sociologue met en avant dans la présentation de sa recherche aux acteurs un élément qui fait partie intégrante de la vision qu'ont les acteurs de la "success story" l'enquête sera plus facilement acceptée car le rôle du sociologue sera alors identifié par la direction comme un éventuel moyen de caution ou d'atout pour l'entreprise en cours: son rapport sera utilisé par exemple pour montrer l'utilité ou l'intérêt de l'activité étudiée, son travail sera un outil possible de promotion du groupe. Comme l'exprime bien Schwartz, "les réactions des membres d'un groupe donné à l'existence du sociologue ne peuvent pas ne pas livrer des indices sur leur image d'eux-mêmes, sur les types de légitimité qu'ils revendiquent, sur les formes de reconnaissance auxquelles ils aspirent, donc sur les "noyaux durs" ou les aspects fragiles de leur identité sociale." (1993, p.276) Il s'agit donc de tirer parti de ces "indices" sociologiques.
Néanmoins, il importe de ne pas généraliser a priori la démarche critique analytique ce qui conduirait à une "interprétation tyrannique" (Schwartz, 1993, p.277) du paradoxe de l'observateur. Ce que j'ai tenté de montrer ici repose simplement sur une réflexion tirée de notre travail de terrain comme quoi, dans certains cas, notamment lorsqu'on se trouve face à l'analyse d'une "success story", les effets induits de l'interaction enquêteur/enquêtés peuvent constituer de bons révélateurs de certains fonctionnements sociaux. Loin de moi donc l'idée selon laquelle tout matériau de recherche devrait s'analyser comme produit de la situation d'enquête.
B. La remontée dans le passé sur des incidents critiques
Le seconde tactique proposée consiste à interroger les acteurs sur l'histoire de leur établissement et d'axer particulièrement l'entretien sur les incidents critiques. Ce type de questionnement vise à désubstantialiser une situation, considérée comme le produit d'une histoire à étudier. Cela permet de débusquer les évidences et les "ça-va-de-soi" des acteurs et de montrer que ceux-ci sont le fruit d'un apprentissage. Car, comme l'explique le psychologue social Edgar Schein, au départ lorsqu'un groupe se trouve face à un problème ou à une nouvelle tâche, la première solution proposée pour le résoudre peut seulement avoir statut de "valeur".. Par la suite, si la solution fonctionne et que le groupe partage la même perception de ce succès, la valeur commence progressivement un processus de transformation cognitive en une croyance et finalement en une évidence. Les membres du groupe en oublient qu'initialement ils doutaient. Au fur et à mesure que la valeur se transforme en une évidence partagée, elle s'évanouit de la conscience et devient une routine. (Schein, 1985) Dans la perspective théorique adoptée, le but du sociologue est de dénaturaliser les phénomènes sociaux et de mettre à jour les processus à l'oeuvre nécessitant une action permanente de la part des individus. En amenant les acteurs à se retourner sur l'évolution de leur organisation, le sociologue se donne en outre un moyen de produire une certaine réflexivité chez ceux-ci.
Un procédé méthodologique, auquel j'ai eu recours dans le cadre de mon enquête et qui s'adjoint particulièrement bien à un questionnement s'attachant à retracer les souvenirs des acteurs sur des phénomènes passés de la vie du groupe, consiste à susciter la parole à propos d'incidents critiques de l'histoire du groupe. Un incident critique peut être défini comme n'importe quel événement majeur qui menace la survie ou le fonctionnement ou qui cause une réexamination des buts de l'organisation. (Schein, 1985) La plupart des organisations connaissent presque inévitablement à certains moments de leur existence de tels événements critiques laissant des traces dans la mémoire de leurs membres. Ces épisodes fragilisant le fonctionnement habituel de l'établissement représentent pour le chercheur des indices révélateurs des processus de régulation mis en place. En remettant en cause la routine, en lézardant le vernis protecteur dont se pare le discours officiel, les incidents critiques apprennent paradoxalement beaucoup au chercheur sur la régulation courante, "le raisonnement ab absurdo étant une bonne manière de saisir la logique des cas normaux qui se dérobe ordinairement au regard." (Lahire, 1998, p.12).
Dans le cas de l'organisation étudiée, l'incident critique autour duquel j'ai cherché à croiser les points du vue était le récent changement de direction. Le changement directorial constitue en effet ce que Crozier et Friedberg nommeraient une incertitude organisationnelle.
C. La triangulation
Enfin, il peut se révéler utile de combiner différentes approches et sources afin de donner une image plus complète de l'objet étudié. La triangulation consiste précisément à renforcer la validité épistémologique d'une donnée en croisant les sources et les méthodes de collecte et forme une tactique de vigilance efficace supplémentaire pour garantir la fiabilité du matériau.
Dans le cas présent, c'est essentiellement en phase exploratoire que nous avons eu recours à l'analyse statistique. A partir d'une base de données reprenant de nombreuses organisations scolaires nous avons sélectionné quelques cas apparemment intéressants car montrant des résultats[10] éloignés de la norme. La comparaison avec la moyenne des organisations échantillonnées, permet ainsi d'objectiver sa relative exceptionnalité plutôt que de se baser uniquement sur des échos, des "on-dit", ou une connaissance personnelle préalable de l'organisation... Replacer le cas dans un ensemble plus large, comme le permet le quantitatif, rappelle somme toute qu'on ne peut détacher un cas du contexte qui lui donne acte. En guise de prélude à la venue de l'enquêteur sur le terrain, cette phase quantitative exploratoire offre des données de cadrage, permettant de planter le décor et de suggérer des hypothèses qui pourront être validées ou invalidées au travers de l'étude qualitative.
Conclusion
Pour récapituler, l'idée centrale de ce petit article était donc d'inviter à la réflexion sur le statut à conférer à la parole de l'acteur, singulièrement lorsque le discours déployé s'apparente à ce que l'on a appelé une "success story". La posture défendue a consisté à opérer une déconstruction de ce discours, non dans le but de rabaisser la réussite de l'organisation étudiée ou le mérite des artisans de ce succès, mais afin de se donner les moyens de comprendre scientifiquement un construit social, fruit d'une action organisée. La posture critique-analytique adoptée ne se confond pas dans mon approche avec un principe ferme et une volonté de disqualifier a priori la parole de l'acteur. Dans le cas présent elle s'est imposée comme un détour méthodologique nécessaire pour "construire" mon objet, compte tenu de la réticence des acteurs à explorer certains contenus, soucieux de préserver une certaine image dans la présentation donnée d'eux-mêmes. Ces contenus (particulièrement ceux ayant trait au fonctionnement quotidien, à la régulation locale) jugés illégitimes par les acteurs, notamment en raison de leur naturalisation - un certain ordre du monde paraît naturel à ceux-là même qui le construisent - faisaient en effet précisément l'objet privilégié de notre attention. Ni méfiance, ni défiance systématique ne résument l'attitude adoptée vis-à-vis des discours récoltés en entretien, mais la nécessité renouvelée à chaque recherche de s'interroger en fonction du contexte de l'enquête sur les éventuels effets occasionnés par l'interaction entre un observateur et des observés.
Hugues Draelants
Notes:
1.- La diffusion de ces "bonnes pratiques" présumées relèvent à notre avis d'une vision techniciste étroite du changement, qui méconnaît les relations sociales dans lesquelles sont incrustées ces pratiques, difficilement importables comme telles.
2.- Il ne faut pas généraliser, car il est en effet tout à fait possible de trouver des organisations qui fonctionnent correctement malgré de nombreux conflits ouverts entre ses membres, ou pratiquement sans aucune coordination entre les acteurs... Les construits d'action organisée sont pluriels (Dupriez et Maroy, 1999), il n'existe pas à ce niveau de one best way.
3.- Le travail de terrain sur lequel se base cet article étudiait une établissement scolaire d'enseignement secondaire libre de la région de Bruxelles (Communauté française de Belgique). Dans l'article nous parlons d'organisation dans la mesure où notre approche des établissements scolaires est instruite par la sociologie des organisations et l'école analysée à la lumière des concepts forgés dans le champ organisationnel.
4.- Dans une perspective interactionniste inspirée de Goffman.
5.- Paul Ricoeur, Temps et Récit. Tome 3: Le temps raconté, Paris, Seuil, 1985.
6.- Notre perspective constructiviste est inspirée, on l'aura compris, en droite ligne de l'interactionnisme. On sait en effet que ce courant sociologique adopte une vision critique dans l'étude des faits sociaux. Ceux-ci n'étant pas "chosifiés" mais traités comme des constructions liées à la façon dont les acteurs, placés dans des situations données, se définissent les uns par rapport aux autres, et élaborent pour ce faire le sens social des situations. En mettant en exergue que ce qui paraît aller de soi ne "va" en réalité pas de soi, mais fait l'objet d'un travail constant de stabilisation ou de modification des "cadres" de perception commune durant le cours de l'interaction, "l'interactionnisme désubstantialise les propriétés apparemment les plus naturelles de l'ordre établi." (Schwartz, 1993, p.288)
7.- Le décalage avec la vérité des faits objectifs n'est pas forcément dans le mensonge. Comme le dit Kaufmann, "les gens nous racontent parfois des histoires, loin de la réalité, non parce qu'ils mentent à l'enquêteur, mais parce qu'ils se racontent eux-mêmes une histoire à laquelle ils croient sincèrement, et qu'ils racontent à d'autres qu'à l'enquêteur." (1996, p.68)
8.- Mary Douglas, Ainsi pensent les institutions, (1989), cité par P. Corcuff, 1995, p.91.
9.- Inversement, il peut aussi dans certains cas s'avérer utile d'étudier les effets du terrain sur le chercheur.
10.- Autour de la question de la perception du climat relationnel général entre les acteurs au sein de l'organisation scolaire et des pratiques de travail en équipe entre enseignants.
Références bibliographiques:
Austin John Langshaw, Quand dire, c'est faire, Paris, Seuil, 1970.
Corcuff Philippe, Les nouvelles sociologies, Paris, Éditions Nathan, coll. 128, 1995.
Dupriez Vincent, Maroy Christian, "Politiques scolaires et coordination de l'action", Les cahiers de Recherche du GIRSEF, no 4, novembre 1999.
Dupriez Vincent (éd.), "Les établissements scolaires. Approches qualitatives", Pédagogies, no 13, Academia-Bruylant, 1999.
Kaufmann Jean-Claude, L'entretien compréhensif, Paris, Nathan Université, coll. 128, 1996.
Lahire Bernard, L'homme pluriel. Les ressorts de l'action, Paris, Nathan, 1998.
Maroy Christian, Dupriez Vincent, "La régulation dans les systèmes scolaires. Proposition théorique et analyse du cadre structurel en Belgique francophone", Revue Française de Pédagogie, no 130, 2000, pp. 73-87.
Ricoeur Paul, Temps et récit. Tome III: Le temps raconté, Paris, Seuil, 1985.
Schein Edgar H., Organizational Culture and Leadership, California, Jossey Bass, 1985.
Schwartz Olivier, "L'empirisme irréductible", postface à: l'édition française de Anderson Nels, Le Hobo, Paris, Nathan, pp. 265-308, 1993.
Vrancken Didier et Kuty Olgierd (éds.), La sociologie et l'intervention: enjeux et perspectives, Bruxelles, De Boeck Université, 2001.
Notice:
Draelants, Hugues. "Déconstruction d'un discours de "success story" et analyse des processus de régulation sous-jacents", Esprit critique, vol.04 no.04, Avril 2002, consulté sur Internet: http://www.espritcritique.org
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
http://infolang.u-paris10.fr/pfc/procedures.htm
Discussions libres
Pour avoir accès au vernaculaire de nos sujets et pour tenter d'atténuer les effets de ce que Labov appelle le " paradoxe de l'observateur ", nous recommandons de jouer sur des liens de connaissance qui permettent d'étudier des réseaux denses sur le plan interpersonnel. Nous faisons nôtre le conseil suivant que donne Bourdieu dans un ouvrage récent :
" On a ainsi pris le parti de laisser aux enquêteurs la liberté de choisir les enquêtés parmi des gens de connaissance ou des gens auprès de qui ils pouvaient être introduits par des gens de connaissance. La proximité sociale et la familiarité assurent en effet deux des conditions principales d'une communication "non violente". " (Bourdieu, La Misère du monde, sous la direction de Pierre Bourdieu, Paris : Point, 1993 : 1395)
Cette méthode a été celle suivie par Labov dans certains de ses travaux sur le Lower East Side de New York et par les Milroy à Belfast. Nous recommandons autant que possible le travail à deux : un chercheur qui connaît le groupe de façon intime et un autre enquêteur qui le connaît moins bien ou pas du tout et dont la distance par rapport au groupe pourra dans certains contextes provoquer un style plus soutenu (voir entrevue guidée).
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
c'est tout pour aujourd'hui :-]
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
Le paradoxe de l'observateur joue un rôle également dans les "sciences dures".
Voici d'autres nouvelles des photons et de la téléportation quantique :
http://blog.legardemots.fr/post/2006/03/16/560-photon
Ecrit par : Le garde-mots | 21 juillet 2006
d'ou l'interet et la legitimité (selon moi) de l'observation participante "incognito" par moment. ethnographe/acteur, imposture ethnographique seule a meme, parfois, de donner a voir cette parole "vernaculaire" si chère aux personnes avides de compréhension de l'autre.
Ecrit par : sainte therese | 21 juillet 2006
J'imagine que ton travail t'amène à te poser ce genre de questions... tout travail multisite contemporain développe une dépendance problématique à l'entrevue... En revanche, tout travail de terrain en monosite possède ses propres singularités, en particulier au niveau du statut de l'observateur.
Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de terrains "exotiques" où les gens font très bien la différence entre un psy et un sociologue, un statisticien et un sondeur...
De mon expérience, être observateur signifie de prime abord "un blanc qui pose des questions"; dont l'extension est "un blanc qui s'en va, ne revient jamais, publie des livres où sont écrites des bétises et en plus en posant des questions, ce qui est globalement interdit".
Le paradoxe de l'observateur est beaucoup plus tardif (vous ne conmprennez pas grand-chose à l'inuttitut), et n'intervient ensuite que lorsque notre présence est acceptée, voire encouragée (il est pas si mal, et ça pourrait ne pas nous nuire).
Dans ce cas, votre présence en tant qu'observateur est recherchée car il a été conclut que ce que vous cherchez à faire de façon finalement plus innocente qu'ils ne l'auraient soupçonné au départ, c'est apprendre.
Vous devenez donc un enfant bien poli qui ne connait rien à rien et à qui on a décidé d'apprendre comme il convient d'apprendre : 1. tu regardes 2. tu fais toi-même.
Et en se pliant aux demandes d'apprentissage, outre leurs qualités pédagogiques, tu deviens aussi quelqu'un qui accepte d'apprendre normalement, ce qui permet aussi d'être un observateur dont l'aspect d'observation est connu, mais avec qui on ne joue plus, parce que de toute façon, on ne peut pas jouer toute la journée, et vous êtes là depuis des mois, et un enfant (même adulte) apprend en regardant.
Arriver à un paradoxe de l'observateur sera bien plus tardif... et dépendera de l'objet de recherche... (tu te rapelles ton premier caribou, celui que tu as attrapé avec ton cousin? / penses-tu que le gouvernement du Nunavik fera changer les choses?).
Voilà ce que j'en pense pour l'instant...
Ecrit par : Naarjuk | 21 juillet 2006
salut Naarjuk. Je répondrai à tes derniers commentaires à tête reposée...
Ecrit par : Dolgo | 21 juillet 2006
Alors j'attends, car la question de l'observation, bien que je la traite encore de façon assez cavalière, mérite mieux qu'une simple remarque empirique...
Je voulais aussi ajouter, avant ta réponse, que l'observation dans le cas d'une méthodologie d'ordre qualitative ne peut avoir le même statut épistémologique que dans des études quantitatives. A mon avis, la divergence se joue dans cette divergence des méthodologies de recherche, et la dimension "perturbatrice" de l'observation est bien heureusement un vecteur de connaissance.
J'ai entendu des histoires d'anthropologues à lunettes, carnet à la main toute la journée, qui cherchaient à limiter leur implication en niant leur présence par leur silence et leur attitude studieuse.
Alors que ce n'est que dans l'interaction qu'une connaissance peut-être générée, et d'abord tout simplement, connaître la personne.
Mais j'attends ta réponse avant de poursuivre...
Ecrit par : Naarjuk | 22 juillet 2006
@Ste Thérèse : On peut aussi espérer être toujours dans le rôle de l'observateur mais finalement assez présent et imprégné pour que les gens vivent leur vie sans se soucier de ta présence... ne serait-ce que quelques minutes !
@Naarjuk (tu connais sans doute ste thérèse) :
réponse à ton commentaire 1
mon travail de terrain ? Ca n'a pas été grand chose. J'ai dû me convaincre qu'il fallait aller voir. Je ne suis jamais resté plus de 2-3 heures au labo. 6 entretiens et discussions dont une seule "hors terrain" avec un sédimentologue. Tu parles d'un multisite ! le paradoxe de l'observateur était donc simple : mes enquêtées adaptaient leur discours à un non chimiste.
je te souhaite de retourner sur ton terrain avec ton "livre" pour leur raconter ce que tu as fait et pourquoi. C'est important la restitution. De mon coté, je leur donnerai une copie et une boite de chocolat en septembre. (ou en décembre, je dépose finalement mon mémoire canadien en décembre sans toutefois retourner au Québec)
l'innocence de l'anthropologue est à acquérir sur le terrain. Ca me plait cette idée. On vient pour apprendre et travailler sur ce qui nous plait sans nourrir les intentions mercantiles (enfin, faut espérer)
c'est très bon d'être considéré comme quelqu'un qui ne sait rien à qui il faut tout apprendre et laisser regarder. Mais je ne sais pas si on pense à la même chose à propos du paradoxe de l'observateur. Pour moi, le paradoxe est frontal et brutal : on te connait pas alors on adapte nos discours et on ne dit que ce qu'on veut. je parle en général. Pour mon expérience au labo, c'était confortable : toutes mes questions trouvaient une réponse, les gens m'aidaient à comprendre, expliquaient au mieux. Pour ça, j'ai adapté des questions.
bref, le paradoxe de l'observateur pour moi, est fort et gênant (puisqu'on gêne les gens) au début. Quand une proximité, une habitude, voire une complicité est acquise, le paradoxe s'efface de plus en plus. et c'est là qu'on produit de jolies "données" qu'on garde pour soi ou qu'on rédige dans un article...
réponse à ton commentaire 2
une remarque empirique ? j'espère t'avoir fourni une réponse acceptable. L'empirique est faible dans mon travail. je l'espère suffisant pour ce type de document à produire : j'ai plein d'info, des jugements... mais seulement une 30aine de pages de retranscription d'entretien. Le reste de mes "matériaux" : des kilo-heures de glan(d)age sur le net, un millier de pages annotées et mon carnet de terrain.
sur la différence qualitatif quantitatif, je suis d'accord. Mais ces deux modèles ne s'opposent pas. et je crois qu'il ne faut pas trop compter sur la perturbation qu'on crée pour produire de La Connaissance. Ce qui m'intéresse, je crois, en anthropo, c'est la largeur du truc : se dire que tout ou presque est possible. S'acharner sur la littérature, regarder l'actualité de la discipline, creuser un sujet sur le terrain tant qu'on peut, noter tout les soirs ses impressions et être créatif. y'a pas de texte type en anthropologie. Tant mieux. (ça empêche pas de se faire valider ou démonter par ses pairs)
enfin, oui, le style anthropologue à lunette discret, je n'y crois pas. Comme dans toute interraction, "ce qui marche" c'est le lien, la causerie, l'échange...
je sais pas si ma "réponse" te satisfera mais je te remercie de l'avoir provoquée : moi, ça m'a fait du bien d'écrire (mon plus long texte de la journée -SIC ! alors qu'en théorie je suis en pleine rédaction).
Ecrit par : Dolgo | 22 juillet 2006
cette conversation est rudement interessante.
je pense etre du meme avis que vous sur la necessité et la maniere d'interroger cette relation observant/observer (qui peut d'ailleurs s'inverser).
dans le cadre de mon travail je me rends compte que les questions de l'accès au groupe et de la stratégie des acteurs (consciente ou inconsciente, y compris celle du chercheur) sont cruciales dans cette relation.
en effet quand je parle d'accès au groupe, il me semble que la relation à une personne aspirant à en faire partie et celle à une personne cherchant à le comprendre ne sont pas les memes et ce, quel que soit le degré d'intimité atteint; d'autant plus, face à un groupe qui est structuré autour d'un certains nombre de secrets ou d'un groupe fermé aux tentatives de compréhension de l'extérieur.
en effet l'ethnographe se retrouve dans ce cas là face à certains blocages ou même certains interdits. c'est d'ailleurs là qu'il est interessant, pour moi, de reflechir les stratégies mises en place (rejet, esquive, tentative de seduction,...) et que l'on peut essayer de mettre en place cette imposture que j'évoquais.
il arrive en effet que n'appartenant pas au groupe, certaines parties de la vie de ses membres ne soient pas accessibles, ni par l'observation directe, ni par le récit.
donc naarjuk lorsque tu parles des "demandes d'apprentissage" peut etre se joue-t-il en encore plus que la simple volonté d'apprendre acceptée mais une orientation vers l'acceptation dans le groupe, vers une tentative de recrutement.
le probleme se pose pour moi car cette appartenance au groupe implique une série de contraintes qui peuvent rentrer en conflit avec mon ethique, mon mode de vie,...
où et quand s'arrête l'ethnographie dans ce genre de cas.
voila je reviendrai peut etre sur ce post quand j'aurais plus de temps, mais il me semble que dans ces interactions dont nous parlons, il se joue beaucoup plus qu'un echange de connaissance, par conséquent ce paradoxe ne disparait peut etre que lorsque l'objectif de production de connaissance du chercheur "n'existe plus" pour l'un des deux partis...
Ecrit par : ste thérèse | 24 juillet 2006
@ Dolgo : des projets de retour, je commence déjà à en échaffauder, et surtout à imaginer comment ils pourraient servir de vérification en même temps que d'approfondissement, tout en pourant (pouvant au conditionel participe présent) ne pas être inutile à la communauté, mais j'ai quelques idées, avec quelques collaborations d'Inuit du Sud...
Il faudrait repartir de 0 aussi pour répondre à toutes ces remarques que tu me fais, mais pour tenter à présent de résumer ma pensée, telle qu'elle s'était éloignée du paradoxe onde/particule, très joli d'ailleurs (il y a deux informations possibles: position ou direction, et l'acte d'observation (de mesure pour être plus exact) éclaire l'un en éteignant l'autre), reprenons notre souffle, pour résumer notre pensée donc qui s'envole et remue autant qu'un serpent visqueux, le paradoxe de l'observaytion, mais qui est finalement le propre de la vue, est qu'observer c'est trier, selectioner, éclairer/éteindre, en fonction de bien des choses dans notre esprit et coeur, corps et âme, qui s'affairent...
mais quand il s'agit de "mesurer", je veux dire susciter une information, d'une part on retombe sur le même cas de figure, mais (d'autre part) dans le cadre d'une interaction, entre deux personnes qui ont bien une idée de ce qu'elles font et dans quel contexte elles le font.
Et c'est ce contexte et sa prise en compte qui peuvent donc nous réveler ou indiquer les directions suivies parfois lors de l'intercation, qui humainenemt et non dans une pièce de laboratoire sont le plus souvent déterminées par la position.
Donc on en revient à position/direction, et ces deux points sont peut-être le vecteur à suivre (métaphoriquement) pour creuser les résonnances de l'EPR en anthropologie...
Mais également, merci pour les précisions concernant ton travail, et j'ai tendance à considérer dans l'anthropologie son ouverture, son ouverture à l'ensemble des possibles et virtuels mêmes...
@Sainte-Therese (que je ne sais pas si je connais Dolgo):
Sur l'inversion: OUI (et pas qu'un peu)...
Sur la disjonction vouloir faire partie/vouloir comprendre: oui aussi, mais avec une nuance, ou simplement ma reformulation: vouloir comprendre en voulant faire partie, ou encore vouloir (ou avoir voulu) faire partie qui déclenche un vouloir comprendre... comprendre (englober)/faire partie, deux mouvements incessants mais tous deux marqués par un certain holisme, pivotant pourrit-on dire.
Et c'est là encore que j'agrée à ton interprétation en termes de recrutement, en raison de ce que je viens d'avancer...
Et il est vrai que l'appartenance au groupe impose des règles qui auraient pu être contraires à mon mode de vie ou éthique (ce qui n'est pas la même chose bien sûr). Mais dont le respect ou l'intégration est la condition à un da-sein, pour utiliser des mots de barbares (je parle des philosophes, pas des allemands).
Il faudrait aussi soulever le problème de l'économie du savoir, en termes plus larges que le simple intérêt non mercantile du chercheur, mais qui n'est pas tout seul à chercher, et pas uniquement avec son prore argent...
Et du colonialisme, ou post-colonialisme si on veut...
Allez Dolgo, encore du courage, des post comme ça qui font jaser, des paradoxes sur lesquelq on s'emmelle l'esprit (non, c'est pas noté...)
Ecrit par : Naarjuk | 24 juillet 2006
@Ste Thérèse : merci de nous faire part de ces problèmes et de ces éléments à prendre en compte dans une relation observateur observé. Quoique je prétende me passer d'y réfléchir. C'est certain que les schémas sociaux, les structures, les êtres zumains entre eux, sont actifs par delà le boulot ethnographique. "je suis ethnographe mais j'ai aussi une personalité" (Cf pub télé d'il y a 10 ans) qui parfois m'aide, parfois me pèse... Bref, je parle pour ne rien dire, mais ... je vous ai ccccompris !
@Naarjuk : beau résumé, l'antagonisme direction-position. Ca vous rappelle pas le dynamique vs structurel... ralala, ces écoles !
observer c'est trier, oui. Sans aucun doute. De mon côté, j'ai passé l'année ne faire que trier, classer, organiser, séparer... et j'ai plus le temps de m'en servir.
"humainenemt et non dans une pièce de laboratoire"
Mmm ? !!!
"'anthropologie son ouverture, son ouverture à l'ensemble des possibles et virtuels mêmes..."
ouaip ! mais l'anthropologie et la sociologie de l'internet sont déjà vachement à la mode, je chercherai des choses là dessus mais je me souviens déjà d'un bouquin de sociologue qui analyse les profils des chatteurs.
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désolé, j'ai fait vite et mal écris, parce que j'ai un truc de 120 pages dans lequel règne un charmant fouilli. Qui, ironie chafouine, résulte d'un tri, enfin , de dizaines de tris.
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Naarjuk, j'espère que je proposerai des paradoxes singuliers qui font jaser. Quand aux notes, faut bien jouer le jeu, puisque c'est un jeu qui se joue jusqu'à la retraite.
Ecrit par : Dolgo | 13 août 2006
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