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24 septembre 2006
AST, résumons...
Il y a quelques temps, Naarjuk et d’autres m’ont demandé sur la Dolgorouki Inc. de justifier l’intérêt de la pseudo-recherche que j’ai menée ces deux dernières années…

« J'aurais aimé en savoir un peu plus sur ton travail effectif, et tes véritables préocupations (hors résonnance), ou intérêts dans cette recherche
Et d'abord, et c'est la question qui nous sort peut-être un peu de la science mais nous plonge dans l'humain (même scientifique):
pourquoi une socio-anthropologie d'un laboratoire?
Ou pourquoi un tel domaine de recherche?
Ou quelle est le petite bête qui t'as piqué?
Ou pourquoi pas des sauvages à plumes ou à poils, à la langue barbare (pléo...), et aux us fatigants, mais si plein d'un exotisme sexy?
Avant de demander, peux-tu proposer un billet sur ta recherche, ou faudra-t-il (et Sainte Mère de Dieu je le comprendrais) attendre le mois de septembre? »
D’où ce billet. Disons tout de suite qu’il ne répond sans doute pas à la curiosité de Naarjuk, ce n’est pas une réponse toute personnelle. Il s’agit d’un résumé de mon sujet écrit en décembre 2005. Composé de 6003 caractères (environ deux pages standard), il présente le cadre théorique et l’orientation générale de mon enquête. Les résultats de celle-ci sont présentés dans le document final que j’envisage de diffuser ici même dans quelques temps. Je compte aussi nourrir cet article de Wikipédia, si la technique veut bien me laisser le faire (j’ai créé le titre il y a six mois, mais impossible d’y coller mon texte)
En complément au résumé ci-dessous, les gens intéressés peuvent consulter les catégories ci-contre.
Produire, reproduire et utiliser le fait chimique :
L’ethnographie du « laboratoire D ».
Enquête en (socio-)anthropologie
des sciences et des techniques
« Il faudra considérer que « l’unité de la science »,
la spécificité idéologique de la pratique scientifique
et la scientificité de l’anthropologie sociale
sont les aspects solidaires d’un même problème. »
Georges Guille-Escuret (1991 : 84)
Introduction à l’anthropologie des sciences et des techniques
L’ethnologie doit autant s’occuper des champs traditionnels (religieux, économique, politique, symbolique, parenté, etc.) que de la production sociale des sciences ou des technologies. De même que l’exclusivité exotique n’est plus réservée aux ethnologues, l’étude de nos technologies et de notre modernité gagne à n’être plus seulement l’apanage de technocrates, de politiciens ou des décideurs économiques. L’homme de la rue se représente l’anthropologue sur des fouilles archéologiques, ou bien armé d’un double décimètre, disposé à mesurer les cranes des primitifs dans une région hors d’accès à moins qu’il ne s’occupe de poser des étiquettes dans les cabinets de curiosité d’un muséum occidental. Ces images d’Épinal ont changé, changent et y sont appelées, d’autant que les nouveaux terrains et objets de la discipline constituent une part importante de l’actualité et du renouvellement de l’activité des anthropologues.
La sociologie des sciences s’est montrée assez frileuse en se constituant tardivement autour des contenus scientifiques : les sociologues et anthropologues actuels l’indiquent tous. L’idée dominante a été à l’image des opinions courantes : on ne s’aventure pas dans les sciences dures, puisque les contenus scientifiques ne nous sont pas discutables ; ils sont la réalité rigide et la vérité irréfutable. Ce vaste terrain de prénotions n’interpelle t’il pas l’ethnologue ? Bruno Latour (Latour & Woolgar, 1988 : 15) intitule une partie « Raison d’être de l’ethnographie de laboratoire ». Et comment le contester ? Il prouve en effet qu’en 1988, alors que son ouvrage est publié, aucune étude approfondie n’a été menée au sein d’un laboratoire scientifique. Il appelle par ailleurs à dépasser ce que les historiens et les sociologues ont analysé, ou plutôt, le postulat qui régnait alors : ce que l’on expliquait de la science était toujours l'interprétation fournie par les scientifiques eux-mêmes ; « Les savants font eux-mêmes leurs sciences, leurs discours (…), leur éthique (…) leurs politiques (…). Les autres écoutent. » (id : 15) La science est tenue pour acquise ; les boites noires demeurent impénétrables et le métalangage des analystes de la science est le métalangage des producteurs de la science. B. Latour, D. Vinck, V. Scardigli… : tous ont souligné la frilosité des sciences humaines à s’avancer dans les « boites noires », dans les lieux sacrés de la production de la science.
Projet d’enquête au « Laboratoire D »
L’objectif principal de mon projet est de réaliser l’enquête ethnographique d’un laboratoire de chimie. Par « enquête », j’entends suivre le processus de production d’un fait scientifique. Par « ethnographie », j’entends exclure une enquête rapide et superficielle, de type journalistique. Il s’agit de pouvoir rendre compte d’une activité scientifique en se donnant les moyens de dépasser les explications données par les acteurs eux-mêmes. Autrement dit, mon objectif se place dans une perspective anthropologique puisque je cherche à construire, à partir de l’étape ethnographique de collecte d’informations et de données, des modèles d’explication au-delà de l’informationnel et de la donnée brute, livrable telle quelle. Cette enquête vise à définir le contour de l’activité scientifique : dans quel contexte large le « fait chimique » est-il produit ? Pour répondre à cette question, j’élargirai l’étude d’un groupe de scientifique aux institutions en son amont (ce qui rend l’activité possible) et aux « clients » en son aval (ce qui oriente l’activité). Cette prise en compte de l’environnement social, politique et économique du laboratoire donne à mon projet sa dimension d’enquête. Au cours de sa préparation, j’ai souvent hésité à le nommer ou le présenter comme une « enquête ethnographique » ou une « étude de cas » en socio-anthropologie des sciences, des scientifiques et de la technologie. Cette distinction ne paraît pas des plus urgentes à examiner et a priori le premier terme vaut le second. Il s’agit d’une enquête ethnographique puisque je me penche sur la description et l’analyse d’une communauté (ou d’un groupe) de scientifiques au moment où la science « se fait ».
Objectifs évidents, les objectifs spécifiques que je définis ici sont tous subordonnés aux objectifs généraux qui posent le cadre de référence du projet. J’ai retenu de la première partie que réaliser une ethnographie de laboratoire me paraît un projet défendable et intéressant au regard de la discipline et de mes centres d’intérêts. Les sciences humaines se sont avancées tardivement et timidement dans les sciences dures, malgré l’intérêt évident de leur analyse, dans notre société digitale où le consommateur de la science devient toujours plus étranger à celle-ci (voir la brillante ouverture de la conclusion de Scardigli, 2001) : nous sommes toujours interrogés sur l’enveloppe de la science, jamais sur son contenu accessible. De même, les utilisateurs s’approprient quotidiennement des gadgets technicisés sans jamais s’interroger sur leur fonctionnement le plus élémentaire.
En s’appuyant sur les travaux du courant de l’anthropologie des pratiques scientifiques (Lemaine, Latour, Woolgar, Knorr-Cetina, Lynch, etc.), l’objectif sera d’observer la science en train de se faire : description d’objets techniques (voir l’ouvrage-référence d’Akrich, Comment décrire les objets techniques), fonctionnement d’une communauté scientifique, pratiques quotidiennes des acteurs, influence des innovations technologiques sur la production du savoir scientifique… Par conséquent, un des objectifs de ce projet est de me donner les moyens (pratiques, méthodologiques, théoriques…) de réaliser une véritable enquête.
Enfin, pour indiquer autant un point de méthode qu’un de mes objectifs, je reste dans l’une de mes idées de départ qui était de commencer l’enquête in situ par la description d’un ensemble d’objets techniques ou d’un objet technique particulier. Il s’agirait ensuite d’élargir peu à peu cette description physique à ses utilisateurs principaux puis secondaires (s’il y a lieu), à l’observation des influences de l’objet en question sur la production des résultats, etc.
Références utilisées :
p Guille-Escurbet G., « Ethnologie des sciences et logique de la science », in « L’Homme », 119, 31, (3) : 81-111.
p Latour B. & Woolgar S., 1988, La Vie de laboratoire, la production des faits scientifiques, 1ère éd. américaine 1979, La découverte, Paris.
p Scardigli V., 2001, Un anthropologue chez les automates, « De l’avion informatisé à la société numérisée. » PUF, Coll. Sociologie d’aujourd’hui, Paris.
22:50 Publié dans La socio-anthropologie des sciences et des techniq | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : anthropologie, sciences, techniques



Commentaires
mais c'est super étonnant ça! jamais eu d'enquête in situ sur les scientifiques?!
ohoh.... sujet difficile à traiter alors... attention les pieds! épines au sol?
je trouve que les scientifiques sont bien des sujets à poils, à la langue barbare et aux us fatigants mais avec peu d'exotisme sexy (car ils ne bénéficient pas du très affriolant prévilège des infirmières!)
Ecrit par : camille | 24 septembre 2006
Oui enfin, pas d'étude approfondie avec observations, ethnographies, données qualitatives en quantité, etc.
Ecrit par : Dolgo | 25 septembre 2006
Merci Dolgo, on y voit un peu plus clair.
Je voudrais faire quelques remarques:
d'abord, je trouve très intéressant que l'anthropologie des techniques, et le grand nom de Leroi-Gourhan qui lui est attaché, ai vu l'intérêt majeur qu'on lui portait durant la première moitié du vingtième siècle s'effondrer peu à peu ensuite.
Pourquoi?
Quelques suppositions... Les faits techniques se prêtent mal à des comparaisons fructueuses. Les primitifs sont devenus des sujets politiques, tout comme leur "culture" un enjeu politique, et leur génie est mal démontrable par leurs capacités techniques, à une civilisation où le progrès technique est fréquemment associé au progrès social, ou du moins en constitue la mesure.
Ensuite, le rapport de l'anthropologie, ou même de la sociologie, aux sciences dures.
Là, il faut revenir à la constitution de la discipline. Si je connais finalement assez mal les prémisses, il est par contre assez clair que dès les débuts officiels, la science dure, particulièrement la biologie, semble servir de modèle. Qu'on retrouve la cybernétique comme modèle révé des fonctionnalistes. Que Lévi-Strauss inclut l'anthropologie dans les sciences de la nature, et que par ailleurs les universités anglo-saxones incluent dans leur département d'anthropologie la branche culturelle et la branche physique, en prenant soin de tout de même répéter la séparation anglo-saxone initiale.
Bon, ça fait deux petits points sur lesquels tu as bien dû t'ajiter un peu...
Enfin, faut-il connaître la chimie pour étudier un laboratoire de chimie?
Ecrit par : naarjuk | 27 septembre 2006
J'élargirais volontiers la question de naarjuk à la philosophie : quelle est la différence entre ta démarche, celle de l'anthropo-ethnologie, de celle de l'épistémologie ?
Ecrit par : Le garde-mots | 28 septembre 2006
Tentons une réponse.
Mais d'abord : une mise en garde (pas forcément utile)
Je ne suis pro de rien du tout. En dehors des 125 pages de feu mon mémoire, je ne peux guère réfléchir plus. Vous devriez chercher des réponses ailleurs qu'ici !!! (j'ai une bibliographie collossale, et lu des milliers de pages ceci dit)
Leroi-Gouhran d'abord. Que je ne connais presque pas. Mais c'est vrai qu'il a été présenté comme l'initiateur de l'ethnotechnologie. C'est le grand-père de toute une génération. Son oeuvre est louée (louangée) par tous. Pourquoi on en parle plus, je ne sais pas. Peut être que la "old school" n'est plus à la mode. Durkheim et Mauss ont eu plus de chance.
Je suis un peu perdu avec tes suppositions pleines de concepts qu'il nous faudrait définir. J'ai pas saisi. En tout cas, les notions des socio anthropologues des sciences et des techniques s'appliquent à n'importe quel groupe social, qu'il vive dans la banlieue de Ougadougou ou dans la vallée du sillicone. Une culture produit des faits techniques et les objets spécialisés sont ou ne sont pas acceptés par la communauté de référence (ou le groupe humain tout court). La science et la technique sont omniprésents et culturellement produits. Ce qui rend toutes les comparaisons interculturelles possibles.
Les sciences dures, modèles pour l'anthropologie, oui. Même si on m'a souvent dit que la biologie n'était pas une science dure, contrairement aux maths, physique et chimie...
On leur a piqué des éléments comme le système de classification, le doute permanent, l'expérimentation...
Quel est donc le problème ?
Les universités anglosaxonnes comme tu dis, associent historiquement l'anthropologie physique et la sociale et culturelle. En France, non. On l'associe à la sociologie. Je suis sûrement influencé mais, ça me parait plus logique d'associer l'anthropo à la philo et la socio. Ce ne sont pas des sciences exactes. Que l'anthropo soit la discipline la plus proche des méthodologies scientifiques, c'est possible : on fait beaucoup de rangement. Mais toutes les sciences humaines sont rigoristes et classificatoires.
très souvent, les anthropologues qui s'intéressent aux sciences sont avant tout médecins, chimistes, biologistes...
Mais très souvent aussi, ils ne le sont pas du tout. Latour semble affirmer que non, inutile d'être chimiste pour étudier des chimistes. Ca se défend puisque ce qu'on cherche à savoir, c'est le social dans la science (bien que la science soit sociale). Les jeux d'intérêts, les interactions, les luttes de pouvoir, les métalangages... Analyser les relations sociales peuvent donc faire l'économie de la structure chimique du THC ou des forces de frottement sous le réacteur B657a.
Mais de mon côté, cela me gênait d'aller voir mes chimistes en ayant aucune notion en matière de 14C (je reste flou par respect d'un certain anonymat, ce qui est une belle blague, le labo est mentionné dans les pages mise en cache par google)
Connaitre les bases scientifiques de l'activité des gens que j'allait voir me semblait utile pour rebondir sur ce qu'il me disaient. Sans ça, je n'avais pas assez d'armes anthropologiques pour obtenir assez d'informations...
Je réponds donc oui et non. Oui pour pouvoir creuser le maximum de choses avec les chimistes. Non parce qu'on s'intéresse aux actions et aux discours indépendemment d'une connaissance de la chimie elle-même.
Enfin, la réponse pour le Gardien. Euuuuh : vas jeter un oeil à wikipédia ?
Ma démarche, bien que construite sans grande relation à des auteurs (mais il faudrait en discuter), se réclame de l'anthropologie (ou sociologie) des sciences et des techniques (SAST, copyright Dolgo-2006). Mais pas à l'épistémologie. Tout simplement parce que l'épistémologie est soi-disant balayée des études en SAST. Parce que les SAST estiment que l'épistémologie s'intéresse trop au "macro" : les systèmes scientifiques, la Grande Histoire. Elle discute de Pasteur. Alors que les SAST veulent expliquer comment Pasteur est reconnu mais pas Pouchet : lui était brouillon et peu branché mondanités. Mais pas Pasteur, qui a donc eu la voie libre pour s'imposer, alors que sa théorie était autant valable que celle de son collègue.
L'anthropologie des pratiques scientifiques s'intéresse plutot aux microsociétés des scientifiques : aux constructions sociales aux relations de pouvoirs par exemple. L'épistémologie non. Elle fait une typologie des sciences en recrachant le discours très ordonné, prédigéré par les représentants de la science. J'y vais un peu trop fort mais en simplifiant outrageusement, c'est l'effet que ça me fait.
Milles excuses aux épistémologues qui passeront dans le coin !
Merci de vos commentaires qui m'ont poussé à me remettre un peu dans le bain. J'ai 10 jour pour écrire un projet de thèse et j'ai pas d'idée. Celle que j'ai eu (l'instrumentalisation politiques des théories scientifiques) est passée à la trappe, trop ardue.
Vous avez une idée ? Je cherche un labo ou un centre qui produit des choses technologiques à Lyon.
Ecrit par : Dolgo | 29 septembre 2006
Tu devrais chercher du côté des biotechnologies. Du fait que c'est relativement nouveau (10 à 20 ans), il y a certainement une évolution des mœurs sociales par rapport aux disciplines plus classiques (biologie, technologie). Ceci dit je n'ai pas d'adresse.
Merci pour la réponse à ma question. En somme l'épistémologie étudie le corpus et l'anthropologie la démarche.
Ecrit par : Le garde-mots | 29 septembre 2006
En effet, bio et nanotechnologies sont une avenue des thèmes de recherche actuels.
Ton "en somme", je crois ne me satisfait pas vraiment.
L'anthopologie aussi étudie le corpus ! Peut être qu'elle y rentre même mieux, puisqu'elle pénètre "les fameuses boîtes noires, les lieux sacrés de la production scientifique".
Ecrit par : Dolgo | 29 septembre 2006
extrait wikipédien :
L'anthropologue Eric Wolf a un jour définit l'anthropologie comme étant la plus scientifique des sciences humaines, et comme la plus humaine des sciences de la nature. Par cette simple phrase, il montre à quel point les contributions de l'anthropologie s'insèrent au cœur de toutes les autres sciences.
Ecrit par : Dolgo | 30 septembre 2006
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