03 juin 2007
Internet et la raison numérique : le livre mourant dans une révolution invisible ?
Internet et la raison numérique : le livre mourant dans une révolution invisible ?
Frédéric COLOMBAN
Doctorant en anthropologie
CRÉA - Université Lumière Lyon 2
Mai 2007
Article de participation à la journée d’étude « Raison orale, raison graphique, raison numérique » organisée par le CRÉA le 14 avril 2006.
Un double-clic plutôt qu’un feuilletage ? Au cours des deux dernières décennies, et à plus forte raison ces dix dernières années, le monde numérique a gagné une importance certaine, quantitativement et qualitativement. Qui, dans les pays occidentaux ne connaît pas le géant Google, n'a jamais envoyé un mail ou utilisé un ordinateur connecté à Internet ?
Des sociologues, des anthropologues, des cognitivistes et d'autres chercheurs en sciences sociales se sont penchés sur le phénomène numérique souvent présenté comme une révolution invisible et qu'il s'agit ici, dans un premier temps, de qualifier et de préciser. Notons déjà que si ces chercheurs ne proposent pas l’analyse des influences sociales des outils numériques, ils en sont relativement dépendants dans leur travail. Sans prétendre présenter un état des lieux de la recherche dans le domaine, je souhaite aborder une série limitée de questions ouvertes, énumérées ci-dessous, que je discuterai à l'éclairage d’une dizaine d’articles sélectionnés selon une première recherche... sur Internet. En résonance aux questions de départ et aux références à ces articles, je proposerai à plusieurs reprises des illustrations issues de mes propres pratiques ou de l’actualité.
Le titre de la journée d’étude du CRÉA « Raison orale, raison graphique, raison numérique » m’a d’abord mené à m’interroger sur les rapports entre l’oralité, le livre imprimé – en tant qu’objet porteur de sens, et la sphère numérique, qui propose une masse d’outils et de documents. Mon sujet de thèse, qui veut s’inscrire dans le domaine de la sociologie et l’anthropologie des pratiques scientifiques, m’amène ici à préférer m’attarder sur la mention « raison numérique ». L’une des principales ambitions des sociologues et des anthropologues des sciences, notamment dans les courants relativistes, a été de proposer une critique de la raison scientifique, en ce que celle-ci s’imposerait volontiers comme le seul point de vue valable, tendant à l’universalité, l’objectivité et la rationalité. Le Master que j’ai réalisé s’est inscrit dans ce domaine et il me semble pertinent de poser un ensemble de questions à l’endroit de la sphère numérique, voisine et importante collaboratrice de cette raison scientifique.
L'explosion du numérique et des réseaux est-elle réellement une révolution? Quelle puissance peut-on accorder au phénomène numérique et à l’Internet, aujourd’hui généralisé –du moins dans le monde occidental, et plus que jamais développé ? Le livre est-il en passe de disparaître, pour laisser place à l’hypertextualité, à la lecture non linéaire sur un écran ? Paradoxalement, lit-on plus ou « mieux » depuis l’explosion du numérique ? En quoi s’est modifié notre rapport à la culture écrite dans la généralisation de la lecture sur écran et quels changements cognitifs peut-on identifier dans la massification des pratiques de lecture et d’écriture sur le web ? Quel statut accorder désormais à l’objet-livre et quelles mutations subit-il ? Enfin, quelles limites peut-on poser à la puissance du « tout numérique » ? Ce sont quelques questions ouvertes auxquelles j’ai pu trouver des éléments de réponses, sous forme d’articles qui enrichissent un débat tout aussi ouvert.
1- L’explosion Internet : des récents balbutiements à un « tout numérique » ?
La mise en réseau d’ordinateurs, c’est-à-dire leur télécommunication par paquets, a été théorisée dans les universités américaines dès le début des années1960. En 1967, Arpanet, un premier réseau fait l’objet d’une démonstration officielle. L’un des principaux objectifs de la création de réseaux informatiques fut économique et militaire. Le territoire américain a été couvert par un premier réseau étendu au début des années 1980, toujours sur le modèle d’Arpanet, jusqu’à la mise en place d’un protocole principal d’échange des données, le TCP/IP dans les années 1990, qui marquent la naissance de l’Internet tel que nous le connaissons. Depuis la fin des années 1990, les télécommunications en réseau n’ont cessé de se développer et le nombre des utilisateurs a cru de façon quasi-exponentielle.

Figure 1. Nombre total d’utilisateurs d’Internet dans le monde.
Source : http://fr.wikipedia.org/wiki
En 2006, comScore, une société américaine qui produit des statistiques sur l’audience et les comportements sur Internet à l’usage de tout type d’entreprises, évaluait à presque 700 millions le nombre total d’internautes âgés de plus de quinze ans. Les tableaux suivants présentent les résultats principaux de cette vaste étude nommée comScore World Metrix, qui a utilisé une méthodologie « technologique » conséquente, basée sur les données informatiques de multiples réseaux et le comportement de deux millions d’internautes.

Figure 2. Les quinze pays comptant le plus grand nombre
d’utilisateurs de plus de quinze ans.
Source : http://www.comscore.com/

Figure 3. Les quinze pays où a été observé le plus grand nombre d’heures mensuelles de connexion par utilisateur de plus de quinze ans.
Source : http://www.comscore.com/

Figure 4. Les quinze ensembles de sites les plus consultés dans le monde par des utilisateurs de plus de quinze ans.
Source : http://www.comscore.com/
Le web est constitué d’une masse phénoménale d’informations et de sources documentaires. Une étude de A. Gulli (université de Pise) et de A. Signorini (université de l’Iowa) a estimé, en 2005, que la taille totale du web avoisinait les 500 milliards de pages. Le web visible serait constitué de 11,5 Milliards de pages. Quelle légitimité accorder à la raison numérique et à cette masse de documents mis en ligne ? Le web a le défaut de ses qualités : les informations disponibles ont gagné une telle importance quantitative que l’on rencontre souvent des documents de piètre qualité, manquant de sérieux ou de fiabilité. Puisque accéder au web s’est « démocratisé », beaucoup d’internautes participent à la production et la publication massive d’informations et de connaissances. Le numérique, au-delà du seul web, est-il allé « trop loin trop vite », ainsi que le défend Virginie Paul dans sa « Critique de la raison numérique » (39ème numéro de la revue Hermès)) Le texte électronique présente de nombreux avantages. Il est simple et peu coûteux à produire, non limité en volume, écologique, copiable et modifiable… Or, si un ensemble bigarré de pratiques se sont développées avec Internet, comme la seule recherche d’information, le surf, itinérance erratique selon l’expression de Lucien Sfez, les textes électroniques sont habituellement produits à la manière d’un imprimé, dans une « conception héritée du document manuscrit ou imprimé » (ASSUN, 2002 : 102). Massivement transférés sur les réseaux, ces textes mériteraient de ne pas être proposés brutalement : « [Les textes bruts] n’ont été ni pensés par rapport à la forme nouvelle de leur transmission, ni soumis à aucun travail de correction ou d’édition. » (Chartier, 2001 : 5) Le livre, comme on a pu le penser quand le numérique a explosé, ne meurt pas, mais change de statut, puisque l’autorité des textes électroniques est plus facilement noyée sur les réseaux : « Les bibliothèques devront également être un instrument où les nouveaux lecteurs pourront trouver leur voie dans le monde numérique qui efface les différences entre les genres et les usages des textes et qui établit une équivalence généralisée entre leur autorité. » (Chartier, 2001 : 6) Avoir bientôt accès à « tout » est une avancée sans précédent, encore faut-il que ce « tout » ne soit pas laissé aux seules commandes des plus grandes firmes multimédia et que des instruments soient développés pour savoir gérer un excès qui ne devra pas être un obstacle à la diffusion des connaissances.
2- La nouvelle donne de l’écrit dans les environnements numériques
Dans cette « explosion » de l’information et de la communication électronique, comment penser les nouveaux rapports du numérique à l’oralité et à l’écrit ? L’article de Lucien Sfez (1999) commence par une juste mise en garde à propos d’un tableau d’ensemble que l’on pourrait dresser pour délimiter trois types de société : d’abord, une société orale, inégalitaire, sans histoire, sans écriture ; ensuite, une société du livre sur le chemin du progrès social ; puis une société de la communication tendant vers l’égalité. Mais on peut alors se demander si le recours massif à l’information ou la communication électronique signe ou va signer la disparition des modes graphiques ou oraux de diffusion des connaissances ? Si oral, graphique et numérique ne sont pas toujours mobilisés ensemble, au moins sont ils cœxistants. Chacun des articles qui abordent le sujet semblent s’accorder sur le fait que le livre et les lecteurs subissent des mutations certaines mais ne sont en rien en voie de disparition. Jorge Luis Borges, en 1978, affirmait déjà: « Se habla de la desaparición del libro; yo creo que es imposible » (El Libro). J’évoquerai ensuite la place du livre dans notre environnement électronique. Dans la suite de son article, Sfez propose quelques repères historiques pour comprendre le concept de lecture et d’écriture et situer les rapports entre l’oral et l’écrit à travers quatre périodes : la Grèce antique, le Moyen-Âge, les années 1960 et les années 1990. Dans la Grèce antique, la lecture se faisait à haute voix et en public. Le lecteur, considéré comme un élève, était soumis à l’auteur du texte lu. Contrairement à l’oralité, la lecture et l’écriture étaient dédaignées, puisqu’elles relevaient, selon Platon par exemple, d’une paresse intellectuelle, d’une mémoire nécessitant la béquille de l’écrit. On observe une relative émancipation du lecteur au Moyen-Âge, rendue possible par le concept d’interprétation : selon Spinoza il faut que chacun puisse laisser s’exprimer sa pensée et « interpréter la foi comme il la comprend » (cité par Sfez, 1999 : 2). Dans notre XXème siècle qui célèbre chaque invention issue de la dernière prophétie, la technologie, le lecteur est polymorphe : il lit n’importe quoi et n’importe où ; il feuillette et annote, en se faisant critique, interprète et auteur. Il peut se noyer dans un gigantesque corpus de documents, le « vertige du lire dedans » (idem : 3) ou pencher pour l’excès inverse, celui de la « lecture à côté », sorte de butinage superficiel. Et avec Internet, quoi de plus spontané et simple ? Naviguer de lien en lien pourrait bien constituer un nouveau mode de lecture, morcelé, itinérant et non linéaire…
Dans ces conditions, le livre que l’on ne peut déclarer moribond, subit une mutation qui va de pair avec une extrême fragmentation de l’espace publique : « Trop d’information tue l’information ! Cela vaut aussi pour le livre. Les libraires sont encombrés d’ouvrages de très inégale valeur. (…) Ce n’est pas de défaut que meurt le livre, mais d’excès. Plus d’auteurs, plus d’ouvrages et moins de tirage. (…) La saturation et la fragmentation à l’infini des lieux de discussion et de critique sont les dangers qui menacent le livre. » (Sfez, 1999 : 4) Le livre n’est donc pas mort, il s’est fractionné. Cette affirmation est à plus forte raison applicable à Internet, ultime objet de la division des espaces de lecture, qui propose toujours plus de communication, de documents, de sources et d’échanges… Il suffit de surfer quelques temps pour trouver une quantité affolante de forums, de blogs ou de sites sur lesquels les débats, à n’importe quel sujet, sont enflammés et plus ou moins documentés. Mais, quasiment dégagée de toute contrainte liée à l’édition papier (en terme, par exemple de coût de production, de veto politiques et moraux ou de rigueur formelle), l’édition électronique, à disposition de tous et sous toutes ses formes –sites communautaires, logiciels et fichiers en téléchargement, forums, format « wiki » directement modifiable, est face à un champ ouvert que l’on croit infini.
Comment qualifier les mutations que le livre et ses lecteurs ont subit dans ce que l’on nomme la « civilisation de l’écran » ? Un colloque entièrement virtuel, qui s’est déroulé d’octobre 2001 à mars 2002 sur text-e.org propose ce débat. Chaque conférencier expose une analyse de la transformation du rapport à l’écrit dans notre environnement d’écrans et de réseaux. La contribution de Roger Chartier aborde en premier lieu la transfiguration du livre. A voir les politiques des maisons d’édition et les enquêtes sur les pratiques de lecture, on se persuade d’une crise de la lecture. Les bibliothèques ont tendance à réduire leurs acquisitions de livres d’érudition au profit des périodiques ; les maisons d’édition freinent la publication d’ouvrages trop spécialisés. Roger Chartier souhaite discuter de ce constat d’une mort du lecteur. Le livre, qui s’opposait aux écrans de cinéma et de télévision, est maintenant plus imbriqué : les écrans actuels sont désormais investis de culture écrite et de textualité, ils sont un support que l’on ne néglige plus. Nous nous trouvons dans une nouvelle relation à l’écrit, « tant physique qu’esthétique » (Chartier, 2001 : 5). L’objet-livre, né au IVème siècle en remplaçant peu à peu les « rouleaux » meurt-il au XXIème siècle dans lequel, paradoxalement, l’écrit est omniprésent ? La coexistence des deux modes médiatiques est plus complexe et c’est elle qu’il faut analyser : « Cette hypothèse est sans doute plus raisonnable que les lamentations sur l’irrémédiable perte de culture écrite ou les enthousiasmes sans prudence qui annonçaient l’entrée immédiate dans une nouvelle ère de la communication. » (idem : 2)
Il est un point qu’il faut mentionner : quelle légitimité peut-on reconnaître à une publication électronique et celle-ci est-elle, peut-elle être un livre ? Il semble évident qu’un texte électronique est plus facilement modifiable à l’envi qu’une publication papier. Les e-books (livres électroniques) désignent les documents électroniques « fixés », définitifs et que l’on consultera à la manière d’un livre, à la différence d’une page web classique qui peut multiplier les fenêtres, les liens (internes et externes) ou les insertions d’autres documents. Les e-books, parfois désignés par le néologisme livrels en français, renvoient à plusieurs choses. Il peut s’agir d’un ouvrage papier qui a été entièrement numérisé et qui se trouve donc consultable en tant que fichier ; du support physique ou logiciel qui permet la consultation (CD, carte mémoire, logiciel contenant le texte et permettant sa lecture…) ; ou d’un appareil électronique qui supporte le document numérisé et en propose un affichage particulier (ordinateur portable ou simple écran lecteur). À leur sortie commerciale, il y a quelques années, les e-books, en tant qu’appareils portables, ont été trop facilement présentés comme l’avenir du livre. On observe maintenant que ces e-books n’ont pas supplanté le livre. Mais l’une des ambitions, plus réalisable, de l’entreprise a été de proposer un moyen de protéger et de contrôler l’utilisation des œuvres numérisées. Les livres électroniques ont été un échec, au profit des publications en ligne. De nombreux sites proposent, légalement ou non, des ouvrages en texte intégral qu’il suffit d’imprimer. D’autres sites n’en permettent que la consultation en mode texte, sans impression ou copie, bien que celle-ci soit techniquement possible. Google, par exemple, a entreprit depuis 2004 la numérisation intégrale de millions de livres sélectionnés dans de prestigieuses bibliothèques américaines et britanniques : Harvard, Stanford, Oxford ou la New York Public Library y ont collaboré. (Le Monde, 4 mars 2005). De nombreux ouvrages, déjà huit milliards de pages en 2005, sont ainsi devenus directement disponibles. Et ainsi que le remarque le directeur de la New York Public Library : « Je crois que ce projet aurait enchanté les philosophes du siècle des Lumières ! » (Le Monde, idem). L’accès à tout pour tous, le rêve d’une bibliothèque universelle, « sans murs », comme le dit Roger Chartier (2001 : 6) semble désormais accessible, bien que se posent d’autres problèmes dont celui de l’autorité ou de la fiabilité du texte électronique et celui des transformations subies dans nos rapports à l’écrit : « La révolution du texte électronique est, en effet, tout à la fois une révolution de la technique de production et de reproduction des textes, une révolution du support de l’écrit, et une révolution des pratiques de lecture » (Chartier, 2001 : 4). Avec l’ordinateur et les réseaux, la culture écrite peut dorénavant s’accompagner de nouvelles pratiques : le dialogue entre l’auteur et le lecteur, par exemple, se trouve facilité grâce aux commentaires que l’internaute peut laisser à la suite d’un texte. Enfin, en ce qui concerne les mutations induites par la généralisation du recourt aux documents électroniques, Roger Chartier note une généralité : les pratiques sociales se trouvent toujours en décalage par rapport aux progrès techniques, les premières changent plus lentement que les secondes. Bien qu’on reconnaisse l’explosion du numérique, peu de lecteurs intensifs restent sur les écrans : plus confortable, l’imprimé, sous forme de textes téléchargés par l’internaute ou de livres, reste le plus lu.
Un ensemble de pratiques de lecture et d’écriture s’est modifié largement depuis l’utilisation généralisée des écrans d’ordinateurs. L’évolution des ordinateurs individuels, passés des écrans monochromes et des disquettes souples aux écrans plats à plus d’un million de pixels et aux processeurs confortables, a engendré de nouveaux rapports d’utilisation des techniques, des changements cognitifs et sémantiques. Anne Nicolle note que depuis le XXème siècle, les relations entre sciences théoriques et applications techniques se sont progressivement imbriquées ; le but de la science n’est plus la connaissance pure mais le développement de nouvelles techniques (2001 : 2). En ce qui concerne l’informatique, dont ont peut se demander si elle est une science, ses relations avec la société sont évidentes et fortes. Les développeurs de logiciels évaluent quelle perception et quelle compréhension l’utilisateur peut faire des logiciels dont la plupart sont devenus de plus en plus intuitifs ces dernières années. On peut par exemple remarquer que l’utilisation des métaphores du travail de bureau, appliquées au domaine informatique et logiciel ont été un grand succès (Nicolle, 2001 : 4) : ranger les fichiers en dossiers, l’ouverture du système d’exploitation sur le bureau, la corbeille, le copier-coller, etc. Les systèmes informatiques ont évolués dans une double direction : technique et « sociale ». Technique, parce que jamais les recherches sur les outils informatiques (et grâce à eux) n’ont été si intensives ; sociale, parce que l’utilisation des ordinateurs et de leurs logiciels est facilitée, d’autant que les utilisateurs deviennent toujours plus des acteurs : utiliser un logiciel ou un service suffit parfois à améliorer le système informatique concerné. L’écart entre les concepteurs et les « consommateurs » ou utilisateurs tend à se réduire, en même temps que l’écart entre science et technique, afin de créer des ordinateurs d’apparence plus simples, d’un fonctionnement plus compréhensif : « [le système informatique] doit faire l’interface entre deux modes d’expression et de raisonnement, celui de la machine (rationnel et logique par construction) et celui de l’humain (mu par des désirs et des émotions par nature, rationnel et logique par culture). » (Nicolle, 2001 : 6) Bref, de nouveaux usages sont engagés ; et de nouvelles questions sur ces usages sont posées ou à poser.
Grâce au Web et ses multiples pratiques associées, on pourrait affirmer que « tout le monde lit » : les dernières actualités agrégées sur une page, les titres des grands quotidiens, les définitions de dictionnaires ou d’encyclopédies en ligne, les blogs que l’Internaute lecteur navigateur a trouvé sympathiques, une recette de cuisine ou le descriptif d’un voyage… Depuis que le blog s’est imposé dans le paysage de nos navigateurs Internet et ses moteurs de recherche, on peut aussi s’accorder à dire que « tout le monde écrit ». Que ce soit depuis des plateformes méprisées comme les fameux skyblog d’adolescents ou dans des communautés plus sérieuses, on se rend compte d’un certain retour en force de l’écrit, personnel et passionné. Ce phénomène blog est intéressant en ce qu’il lie plus massivement que jamais la vie personnelle, étrangement nommée « IRL » (In Real Life) par opposition à la vie que l’on qualifie simplement de vie virtuelle (IRC : Internet Relay Chat). Les communautés bloguiennes n’ont de cesse de se former, se briser et se recréer et de se diversifier ; des histoires d’amour naissent depuis un blog, des rencontres s’organisent… Au minimum, un échange est nourri dans une certaine forme de convivialité. (w-homonumericus, 2004).
Plus généralement, comment qualifier les influences de la lecture et de l’écriture à l’écran sur le cognitif, les modes d’appropriation d’un texte et d’assimilation des connaissances et par rapport à l’objet livre. A ce sujet, un document du groupe ASSUN (Anthropologie et Sémiotique des Supports Numérique) est riche d’informations et d’illustrations. Une tradition sociologique et anthropologique a développé une théorie du support autour d’auteurs comme « Goody, Derrida, Auroux, Stiegler, Latour, Hutchins » et qui s’intéresse à l’importance du support dans l’émergence des connaissances. N’importe quel domaine du savoir fonctionne à l’aide d’une variété plus ou moins grande de supports. Le développement des outils numériques permet d’élargir considérablement les propriétés d’un texte traditionnel d’autant que le format numérique se définit dans un très large éventail : « du chiffre à l’image animée » (ASSUN, 2002 : 99). A l’écran, selon les actions de l’utilisateur, des zones multiples (textes de différents styles, images, animations…) peuvent apparaître dans une ou plusieurs fenêtres ; l’environnement technique peut alors s’éparpiller et devenir complexe. Il est évident que le format ou le support ont une importance dans l’appréciation de n’importe quel document. Une page web ou n’importe quel affichage numérique présente des formes très différentes qui engagent une variabilité de lectures, de déchiffrements et d’interprétations. Stratégie de lecture ou non, il est autant possible de survoler des pages à la recherche d’une information précise que lire une page unique en diagonale ou de bout en bout… L’internaute sait qu’il lui suffit de sélectionner un mot ou une phrase pour reporter cette recherche sur une nouvelle page. Par ailleurs, surfer mène souvent à des documents qui finissent par n’avoir plus grand rapport les uns avec les autres : il faut apprendre à trier, à chercher sur les sites pertinents, à survoler une page et s’attarder sur une autre : « les internautes (…) compensent la désorientation souvent créée par cette absence de finitude par la délimitation d’un corpus. » (ASSUN, 2002 : 112). Effectivement, face à la masse d’informations immédiatement disponibles, l’internaute à la recherche de documents se doit de poser une limite à sa navigation. Ainsi, il finit généralement par surfer dans une sphère limitée de sites et de serveurs, l’utilisation des « bookmarks », les favoris que l’on peut collecter par centaines, adresses que l’on conserve sans revenir les consulter, n’y fait rien. Il s’inscrit alors dans une communauté virtuelle, changeante.
Avec le web, un champ ouvert est laissé à l’utilisateur. Je pense notamment au projet porté par l’encyclopédie en ligne Wikipédia : quand il consulte un article, l’internaute est tout simplement invité à le modifier. Ignorée à ses débuts, Wikipédia est de plus en plus citée, elle a acquis une certaine autorité. La qualité des articles est assurément très inégale mais un travail collectif de milliers de lecteurs anonymes devenus rédacteurs (ou modérateurs et correcteurs) a permis une concrétisation : chacun peut produire des connaissances dans n’importe quel domaine. Le caractère non académique du projet Wikipédia ne va pas toujours à l’encontre d’une certaine qualité scientifique et, alors que l’on trouvera des articles sensiblement moins pertinents que dans des équivalents « officiels » (comme Universalis), d’autres semblent plus riches ou plus précis. Les producteurs et les utilisateurs des connaissances n’ont visiblement jamais été si enchevêtrés : « (…) le numérique nous contraint aussi à le concevoir comme un espace expérimental de manipulation et un dispositif de découverte où la connaissance est moins cristallisée par un auteur que produite par l’usager. » (ASSUN, 2002 : 103). Au IVème siècle, la naissance de l’objet-livre a permit aux lecteurs de feuilleter et de repérer des passages… Plus tard, les paginations et l’indexation permettaient au lecteur d’utiliser plus précisément le livre. (Chartier, 2001 : 2) Le document numérique est plus permissif encore : l’auteur peut désormais éclater son argumentation grâce à l’hypertextualité, les liens peuvent ouvrir une infinité de fenêtres qui balisent à l’envi la lecture. Un confort nouveau est également offert au lecteur du document numérique : il peut choisir de suivre ou non ces balises, de consulter ou non les documents insérés à la page ou encore faire des recherches à partir des sources de l’auteur, plus simplement qu’à partir d’une version papier.
En quoi les activités d’écriture ou les communications, quelles qu’elles soient, sur Internet sont différentes, meilleures, ou émancipées de pratiques équivalentes dites « traditionnelles » ? Le groupe ASSUN précise que le récit, sous toutes ses formes, a existé dans chacun des modes de transmission :
Le récit a toujours survécu aux révolutions culturelles et technologiques. Il a su s’adapter )à tous les supports : l’oral, l’écrit, le texte imprimé, la bande dessinée, le cinéma, la télévision… Aujourd’hui il investit le support numérique et multimédia (….) ces modifications se sont faites progressivement, les créateurs cherchant au début de chaque nouvelle étape à produire les modèles de l’époque précédente avant d’explorer les possibilités narratives du support émergent. Ainsi, les chansons de gestes du Moyen-Âge transposent la littérature orale antérieure, le roman moderne, né de l’invention du livre, mit prêt d’un siècle à s’imposer aux côtés de l’épopée ou des fabliaux, le cinéma à ses débuts reproduit la scène théâtrale… Il n’est donc pas surprenant que les récits interactifs qui apparaissent aujourd’hui cherchent encore un mode d’écriture qui leur soit propre. (ASSUN, 2002 : 114)
En surfant, on trouvera facilement des pratiques d’écriture qui, si elles ne sont pas propres à Internet, ont acquis toute leur importance par ce média. De blog en blog, on a par exemple vu se développer l’écriture d’une histoire à quatre, six ou douze mains. Une section consacrée aux jeux de mots, plus ou moins sérieux, est fréquente sur n’importe quel forum. Il s’agit souvent de longues associations d’idées, qui peuvent mobiliser une dizaine, une centaine voire un millier d’internautes liés par un intérêt commun, qu’il s’agisse de jeux vidéos, de disciplines universitaires, de pâtisserie, d’expressions religieuses, de logiciel libre ou de musique pop… Autant de communautés séparées les une des autres et cimentées par un usage spécifique des nouvelles technologies (Chartier, 2001 : 5). Mais le mode d’écriture « propre au web » largement dominant et le plus simple à identifier est ce genre d’écrit-oral : « [le web] est écrit sur le mode de la conversation. » (Sfez, 1999 : 4) Ceci n’est pas sans rappeler la notion de transition d’un support narratif à un autre : écrire comme on parle a été joyeusement exploité dans la littérature moderne, chez Raymond Queneau, Romain Gary ou Pierre Desproges ! C’est un truisme de dire que l’Internet ne peut s’émanciper complètement du livre imprimé ou de la narration. A propos des lieux de débats virtuels, le groupe ASSUN indique d’ailleurs : « la mise en place ex-nihilo d’espaces délibératifs virtuels non ancré dans des processus délibératifs classiques leur donne finalement peu de chances de survie. » (2002 : 119) La raison numérique a ses limites et ne peut se présenter parfaitement autonome d’autres médias ou d’autres modes d’expression.
Enfin, je voudrais mentionner la thèse de Pascal Lecaillé (2003), une ethnographie qui porte sur le rôle des « objets grapho-numériques » dans un bureau d’étude grenoblois spécialisé en mécanique. Son étude ne porte pas sur l’utilisation de réseaux informatiques dans un bureau d’étude mais sur le rôle évolutif de différents objets et équipements dans les étapes successives (les espaces) de la conception. Cet exemple permet d’illustrer les multiples passerelles qui existent entre l’oral, le graphique et le numérique. Les « objets », dont la nature est précisée dans le schéma ci-dessous, sont entourés d’enjeux variables selon les espaces de conception où ils sont mobilisés et dans lesquels ils circulent entre des acteurs, des lieux et des dispositifs.

Figure 5 : Les échanges et la circulation des objets dans un bureau d’étude.
Source : Lecaillé 2003 : 11
Lecaillé mentionne alors la part d’oralité dans le bureau d’étude : au final, les responsables de la production du plan (un imprimé) qui sort du bureau d’étude décident de « laisser voir les objets qu’ils veulent confier au collectif. » (id : 12) Cet imprimé, le produit fini, laisse derrière lui le travail du bureau d’étude qui a eu recours a des objets traçables, graphiques et numériques. Une matérialité accompagnée de discussions, d’enjeux de langage : « La surabondance matérielle dans un bureau d’étude ne doit pas occulter les échanges établis entre les acteurs qui font qu’un objet s’insère dans un tissu langagier partagé, un réseau de signifiance. » (id : 13) Nous revenons ainsi à l’importance qu’il faut accorder aux coexistences des modes cognitifs -l’oralité, le graphique, l’informatique ou le numérique- que l’on doit imbriquer ; et de leurs supports -le papier, l’écran et le langage- qu’il s’agit de ne pas isoler.
Conclusion : « Bienvenue dans la vie .com » ? 1
Le numéro 39 de la revue Hermès « Critique de la raison numérique », coordonné par Virginie Paul et Jacques Perriault ouvre une réflexion multidisciplinaire sur l’importance qu’a acquis le numérique dans les pratiques intellectuelles. Dans la formation professionnelle, la recherche documentaire ou le monde de l’édition, le recours aux documents numérisés est devenu incontournable et, selon les contributeurs à ce numéro, il est important de faire une pause réflexive afin de se demander en quoi la raison numérique s’est faite toute puissante et nous formate : « Elle impose des compétences spécifiques à l’utilisateur. Elle émaille son discours de termes qui renvoient à des logiciels, à des procédures, à des fichiers qui font désormais parti du quotidien professionnel. » (w-wolton). Plus largement, le fantasme de la bibliothèque universelle, l’écriture ou la lecture infinie, l’accès de tous à l’information et la connaissance ne doivent pas nous faire oublier que si l’on trouve une foule d’avantages à utiliser l’informatique et Internet, la généralisation de l’accès aux ordinateurs et aux réseaux n’est pas universelle, beaucoup n’y ont pas d’accès ou un accès limité. Tous les livres ne sont pas numérisés et disponibles en un mouvement de souris ; le numérique et ses pratiques ne transcendent pas plus les classes sociales qu’ils ne réduisent les inégalités. Celles-ci s’insèrent dans les réseaux électroniques qui ont développés avec eux une fracture originale, la fracture numérique.
Références utilisées
ASSUN, 2002, Groupe Anthropologie et Sémiotique des Support Numériques, Chap. VI, Rapport quadriennal Costech 1999-2002.
à En ligne (PDF) www.utc.fr/costech/v2/pdf
CHARTIER R., 2001, Lecteurs et lectures à l’âge de la textualité électronique, Bibliothèque publique d’information – Centre Pompidou.
à En ligne http://www.text-e.org/
GULLI A. et SIGNORINI A., 2005, The indexable Web is More than 11.5 billion pages, WWW 2005, Chiba, Japan.
à En ligne http://www.cs.uiowa.edu/
LECAILLÉ P., 2003, La trace habilitée ; Une ethnographie des espaces de conception dans un bureau d’étude de mécanique : l’échange et l’équipement des objets grapho-numériques entre outils et acteurs de la conception, Doctorat de Génie Industriel mention économie et sociologie, INP de Grenoble, 2003. Résumé de thèse.
à En ligne http://trace.habilitee.free.fr
NICOLLE A., 2001, La question du symbolique en informatique, In La cognition entre individu et société, « Hermès », pp. 345 – 358.
à En ligne (PDF) http://www.users.info.unicaen
SFEZ J., 1999, Dépassé le livre ?, « Le Monde Diplomatique »
à En ligne http://www.monde-diplomatique
w-homonumericus (Défense des blogs)
à http://www.homo-numericus.net
w-wolton (Critique de la raison numérique, présentation du N° 39 de la revue Hermès)
à http://www.wolton.cnrs.fr
Définition du livre électronique
à http://fr.wikipedia.org/wiki
A propos de l’édition électronique
à http://www.arts.uottawa.ca16:00 Publié dans Diverses singularités, Dolgorouki Productions, Grandes et petites littératures, Idiosyncrasie du moment, Images des autres, La socio-anthropologie des sciences et des techniq, L'anthropologie et ses cousin(e)s, Un autre monde est possible, enfin, faut espérer, Web | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
24 décembre 2006
Ne point ultrarelativiser.
« Personne
n’est
constructionniste social
à 10 000 mètres d’altitude. »

(Hacking, 2001 : 96)
Ian Hacking, Between science and reality,
the social construction of what ?
Photo : Joe Decker (lien ci-contre)17:10 Publié dans Diverses singularités, Grandes et petites littératures, Idiosyncrasie du moment, Images des autres, La socio-anthropologie des sciences et des techniq, L'anthropologie et ses cousin(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : relativisme, constructivisme, constructionnisme, HACKING
01 novembre 2006
Début de "Pandora's Hope" / L'espoir de Pandore
Extrait de :
Bruno Latour, L’espoir de Pandore, La découverte, 2001.
[source -> site de B. Latour ]
Nota : je viens de publier l'article sur mon anthropoblog mais je ne résiste pas à l'envie de le publier ici aussi, ce début m'avait agréablement surpris...
CHAPITRE PREMIER
« Croyez-vous à la réalité ? »
Notez que CNN n'y croit pas.
« Mais bien sûr ! répondis-je en riant. Quelle question ! La réalité est-elle une chose en laquelle nous devrions croire ? »
Il m’avait demandé de le rencontrer pour une discussion privée, dans un endroit qui me semblait aussi étrange que sa question : au bord du lac, près du chalet, dans cette insolite copie de village de vacances suisse campée sur les montagnes tropicales de Teresopolis, au Brésil. La réalité est-elle vraiment devenue quelque chose à laquelle les gens doivent croire, m’étonnai-je, quelque chose comme la réponse à une grave question que l’on pose en chuchotant d’un air embarrassé ? Quelque chose comme Dieu, comme une profession de foi, comme le résultat d’un long colloque intime ? Existe-t-il sur terre des gens qui ne croient pas à la réalité ?
Quand je m’aperçus que ma réponse rapide et mon rire l’avaient rassuré, je fus encore plus déconcerté ; son soulagement prouvait qu’il s’attendait à une réplique négative de ma part, dans le genre : « Non, bien entendu ! Me prenez-vous pour un naïf ? » Ce n’était donc pas un canular : il était vraiment inquiet, et sa perplexité n’était pas feinte.
« J’ai encore deux questions », ajouta-t-il. Il paraissait plus détendu. « En savons-nous plus qu’auparavant ? »
« Mais bien sûr ! Mille fois plus ! »
« Mais... la science est-elle cumulative ? » continua-t-il avec quelque anxiété, comme s’il ne voulait pas être convaincu trop rapidement.
« Sans doute, répliquai-je, quoique je sois moins formel sur ce point : les sciences oublient également beaucoup de leur passé et beaucoup de leurs anciens programmes de recherche — mais, en gros, disons que oui. Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Pour qui me prenez-vous? »
Je fis rapidement défiler les diverses interprétations qui me permettraient de comprendre à la fois quel genre de monstre il voyait en moi pour poser de telles questions et la touchante ouverture d’esprit dont il faisait preuve en osant s’adresser en privé à un tel monstre. Il lui avait certainement fallu du courage pour rencontrer une de ces créatures qui menaçaient, de son point de vue, l’édifice scientifique tout entier, un des membres de ce champ mystérieux appelé « anthropologie des sciences », dont il n’avait jamais encore rencontré un représentant en chair et en os, mais qui — c’est du moins ce qu’on lui avait dit — menaçait spécialement la science d’un pays, l’Amérique, où la recherche scientifique n’avait jamais joui d’une assise parfaitement stabilisée.
C’était un éminent psychologue, invité, tout comme moi, par la fondation Wenner-Green à participer à une rencontre où l’on comptait deux tiers de scientifiques et un tiers de chercheurs en anthropologie des sciences (StrumetFedigan, 2000). Cette répartition, annoncée par les organisateurs, m’avait troublé. Appartenions-nous donc à des camps opposés ? Le fait d’étudier un sujet ne signifie pas que nous l’attaquions. Les biologistes sont-ils anti-vie, les astronomes anti-étoiles, les immunologistes anti-anticorps ? Qui plus est, cela faisait vingt cinq ans que j’enseignais dans des établissements scientifiques, que j’écrivais régulièrement dans les revues savantes, que mes collègues et moi gagnions notre vie grâce aux contrats de recherche passés avec des équipes de chercheurs, du monde industriel aussi bien qu’universitaire. Ne serais-je donc pas un membre à part entière de la communauté scientifique française ? J’étais un peu vexé d’avoir été exclu avec tant de désinvolture. D’accord, je ne suis qu’un philosophe, mais que diraient mes amis en anthropologie des sciences ? La plupart d’entre eux ont une formation scientifique et plusieurs se font un point d’honneur d’étendre à la science elle-même le point de vue scientifique (Bloor, 1982) (Bloor, [1976] 1991). Ils auraient pu être étiquetés comme membres d’une autre discipline ou d’un autre sous-domaine scientifique, mais certainement pas comme des « antiscientifiques » rencontrant des scientifiques dans un lieu neutre, à la manière de deux armées ennemies fumant le calmuet de la paix avant de retourner sur le sentier de la guerre !
Je n’arrivais pas à me remettre de l’étrangeté de la question de cet homme que je considérais, mais oui, comme un collègue. Si l’anthropologie des sciences a quelque chose à son actif, pensais-je, c’est sûrement d’avoir ajouté de la réalité à la science, non de lui en avoir retiré. Au lieu des têtes de savants empaillées sur les murs des philosophes en chambre d’antan, nous avons dépeint des personnages vivants, immergés dans leurs laboratoires, habités par la passion, rivés à leurs instruments, pétris de savoir-faire, étroitement connectés à un milieu vaste et palpitant. Au lieu de l’objectivité, incolore et anémique, de la science, nous avons montré, me semblait-il, que les nombreux non-humains qui se sont associés à la vie collective des humains par l’intermédiaire des pratiques de laboratoire possèdent une histoire, une souplesse, une culture, du sang — bref, toutes les caractéristiques qui leur étaient déniées par les départements de sciences humaines logés à l’autre extrémité du campus. Et donc, pensais-je naïvement, si les scientifiques disposent d’un allié fidèle, c’est bien de nous, les chercheurs en anthropologie des sciences, qui avons su, en bataillant des années durant, intéresser des foules de littéraires à la science et à la technologie, eux qui étaient convaincus que « la science ne pense pas », comme l’avait dit l’un de leurs maitres à penser, Heidegger.
La méfiance de ce psychologue me heurtait par son côté profondément injuste : il ne semblait en effet pas comprendre que, dans cette guérilla menée dans le no man’s land censé séparer les « deux cultures », nous étions ceux qui étaient attaqués, par des militants, des activistes, des sociologues, des philosophes et des technophobes de tout poil, en raison précisément de notre intérêt pour la mécanique intime des faits scientifiques. Qui donc aime davantage les sciences, m’interrogeais-je, que cette minuscule tribu scientifique qui a appris à disséquer les faits, les machines et les théories afin de dévoiler toutes leurs racines, leurs vaisseaux sanguins, leurs réseaux, leurs rhizomes et leurs ramifications ? Qui donc croit davantage à l’objectivité de la science que ceux qui soutiennent qu’elle peut être considérée comme un objet de recherche ?
Je compris alors que j’avais tort. Ce que j’appelais simplement « ajouter du réalisme à la science » était en réalité perçu, par les scientifiques présents à cette rencontre, comme une menace envers la vocation de la science, comme une manière de minimiser son engagement pour la vérité et leurs prétentions à la certitude. Comment en était-on arrivé à un tel malentendu ? Comment avais-je pu vivre assez longtemps pour entendre, posée avec le plus grand sérieux, cette invraisemblable question : « Croyez-vous à la réalité ? ». L’écart entre ce que j’estimais que l’anthropologie des sciences avait accompli et ce que sous-entendait cette question était si important que j’éprouvai le besoin de revenir quelque peu sur mes pas. C’est ainsi que ce livre est né.
L’étrange invention d’un monde « extérieur »
Comment arriver à une situation où l’on trouve normal de s’entendre poser cette question singulière entre toutes : « Croyez-vous à la réalité ? ». Poser une telle question suppose que l’on se soit éloigné de la réalité à tel point que la peur de la perdre tout à fait devienne concevable — cette peur elle-même possédant une histoire qui devrait pouvoir être esquissée. Sans en passer par ce détour, nous ne pourrions jamais mesurer l’étendue du malentendu entre mon collègue et moi, ni apprécier l’extraordinaire type de réalisme radical que révèle l’anthropologie des sciences.
18:40 Publié dans La socio-anthropologie des sciences et des techniq | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : latour, sciences, réalité, relationnisme, réalisme, rationalisme
24 septembre 2006
AST, résumons...
Il y a quelques temps, Naarjuk et d’autres m’ont demandé sur la Dolgorouki Inc. de justifier l’intérêt de la pseudo-recherche que j’ai menée ces deux dernières années…

« J'aurais aimé en savoir un peu plus sur ton travail effectif, et tes véritables préocupations (hors résonnance), ou intérêts dans cette recherche
Et d'abord, et c'est la question qui nous sort peut-être un peu de la science mais nous plonge dans l'humain (même scientifique):
pourquoi une socio-anthropologie d'un laboratoire?
Ou pourquoi un tel domaine de recherche?
Ou quelle est le petite bête qui t'as piqué?
Ou pourquoi pas des sauvages à plumes ou à poils, à la langue barbare (pléo...), et aux us fatigants, mais si plein d'un exotisme sexy?
Avant de demander, peux-tu proposer un billet sur ta recherche, ou faudra-t-il (et Sainte Mère de Dieu je le comprendrais) attendre le mois de septembre? »
D’où ce billet. Disons tout de suite qu’il ne répond sans doute pas à la curiosité de Naarjuk, ce n’est pas une réponse toute personnelle. Il s’agit d’un résumé de mon sujet écrit en décembre 2005. Composé de 6003 caractères (environ deux pages standard), il présente le cadre théorique et l’orientation générale de mon enquête. Les résultats de celle-ci sont présentés dans le document final que j’envisage de diffuser ici même dans quelques temps. Je compte aussi nourrir cet article de Wikipédia, si la technique veut bien me laisser le faire (j’ai créé le titre il y a six mois, mais impossible d’y coller mon texte)
En complément au résumé ci-dessous, les gens intéressés peuvent consulter les catégories ci-contre.
Produire, reproduire et utiliser le fait chimique :
L’ethnographie du « laboratoire D ».
Enquête en (socio-)anthropologie
des sciences et des techniques
« Il faudra considérer que « l’unité de la science »,
la spécificité idéologique de la pratique scientifique
et la scientificité de l’anthropologie sociale
sont les aspects solidaires d’un même problème. »
Georges Guille-Escuret (1991 : 84)
Introduction à l’anthropologie des sciences et des techniques
L’ethnologie doit autant s’occuper des champs traditionnels (religieux, économique, politique, symbolique, parenté, etc.) que de la production sociale des sciences ou des technologies. De même que l’exclusivité exotique n’est plus réservée aux ethnologues, l’étude de nos technologies et de notre modernité gagne à n’être plus seulement l’apanage de technocrates, de politiciens ou des décideurs économiques. L’homme de la rue se représente l’anthropologue sur des fouilles archéologiques, ou bien armé d’un double décimètre, disposé à mesurer les cranes des primitifs dans une région hors d’accès à moins qu’il ne s’occupe de poser des étiquettes dans les cabinets de curiosité d’un muséum occidental. Ces images d’Épinal ont changé, changent et y sont appelées, d’autant que les nouveaux terrains et objets de la discipline constituent une part importante de l’actualité et du renouvellement de l’activité des anthropologues.
La sociologie des sciences s’est montrée assez frileuse en se constituant tardivement autour des contenus scientifiques : les sociologues et anthropologues actuels l’indiquent tous. L’idée dominante a été à l’image des opinions courantes : on ne s’aventure pas dans les sciences dures, puisque les contenus scientifiques ne nous sont pas discutables ; ils sont la réalité rigide et la vérité irréfutable. Ce vaste terrain de prénotions n’interpelle t’il pas l’ethnologue ? Bruno Latour (Latour & Woolgar, 1988 : 15) intitule une partie « Raison d’être de l’ethnographie de laboratoire ». Et comment le contester ? Il prouve en effet qu’en 1988, alors que son ouvrage est publié, aucune étude approfondie n’a été menée au sein d’un laboratoire scientifique. Il appelle par ailleurs à dépasser ce que les historiens et les sociologues ont analysé, ou plutôt, le postulat qui régnait alors : ce que l’on expliquait de la science était toujours l'interprétation fournie par les scientifiques eux-mêmes ; « Les savants font eux-mêmes leurs sciences, leurs discours (…), leur éthique (…) leurs politiques (…). Les autres écoutent. » (id : 15) La science est tenue pour acquise ; les boites noires demeurent impénétrables et le métalangage des analystes de la science est le métalangage des producteurs de la science. B. Latour, D. Vinck, V. Scardigli… : tous ont souligné la frilosité des sciences humaines à s’avancer dans les « boites noires », dans les lieux sacrés de la production de la science.
Projet d’enquête au « Laboratoire D »
L’objectif principal de mon projet est de réaliser l’enquête ethnographique d’un laboratoire de chimie. Par « enquête », j’entends suivre le processus de production d’un fait scientifique. Par « ethnographie », j’entends exclure une enquête rapide et superficielle, de type journalistique. Il s’agit de pouvoir rendre compte d’une activité scientifique en se donnant les moyens de dépasser les explications données par les acteurs eux-mêmes. Autrement dit, mon objectif se place dans une perspective anthropologique puisque je cherche à construire, à partir de l’étape ethnographique de collecte d’informations et de données, des modèles d’explication au-delà de l’informationnel et de la donnée brute, livrable telle quelle. Cette enquête vise à définir le contour de l’activité scientifique : dans quel contexte large le « fait chimique » est-il produit ? Pour répondre à cette question, j’élargirai l’étude d’un groupe de scientifique aux institutions en son amont (ce qui rend l’activité possible) et aux « clients » en son aval (ce qui oriente l’activité). Cette prise en compte de l’environnement social, politique et économique du laboratoire donne à mon projet sa dimension d’enquête. Au cours de sa préparation, j’ai souvent hésité à le nommer ou le présenter comme une « enquête ethnographique » ou une « étude de cas » en socio-anthropologie des sciences, des scientifiques et de la technologie. Cette distinction ne paraît pas des plus urgentes à examiner et a priori le premier terme vaut le second. Il s’agit d’une enquête ethnographique puisque je me penche sur la description et l’analyse d’une communauté (ou d’un groupe) de scientifiques au moment où la science « se fait ».
Objectifs évidents, les objectifs spécifiques que je définis ici sont tous subordonnés aux objectifs généraux qui posent le cadre de référence du projet. J’ai retenu de la première partie que réaliser une ethnographie de laboratoire me paraît un projet défendable et intéressant au regard de la discipline et de mes centres d’intérêts. Les sciences humaines se sont avancées tardivement et timidement dans les sciences dures, malgré l’intérêt évident de leur analyse, dans notre société digitale où le consommateur de la science devient toujours plus étranger à celle-ci (voir la brillante ouverture de la conclusion de Scardigli, 2001) : nous sommes toujours interrogés sur l’enveloppe de la science, jamais sur son contenu accessible. De même, les utilisateurs s’approprient quotidiennement des gadgets technicisés sans jamais s’interroger sur leur fonctionnement le plus élémentaire.
En s’appuyant sur les travaux du courant de l’anthropologie des pratiques scientifiques (Lemaine, Latour, Woolgar, Knorr-Cetina, Lynch, etc.), l’objectif sera d’observer la science en train de se faire : description d’objets techniques (voir l’ouvrage-référence d’Akrich, Comment décrire les objets techniques), fonctionnement d’une communauté scientifique, pratiques quotidiennes des acteurs, influence des innovations technologiques sur la production du savoir scientifique… Par conséquent, un des objectifs de ce projet est de me donner les moyens (pratiques, méthodologiques, théoriques…) de réaliser une véritable enquête.
Enfin, pour indiquer autant un point de méthode qu’un de mes objectifs, je reste dans l’une de mes idées de départ qui était de commencer l’enquête in situ par la description d’un ensemble d’objets techniques ou d’un objet technique particulier. Il s’agirait ensuite d’élargir peu à peu cette description physique à ses utilisateurs principaux puis secondaires (s’il y a lieu), à l’observation des influences de l’objet en question sur la production des résultats, etc.
Références utilisées :
p Guille-Escurbet G., « Ethnologie des sciences et logique de la science », in « L’Homme », 119, 31, (3) : 81-111.
p Latour B. & Woolgar S., 1988, La Vie de laboratoire, la production des faits scientifiques, 1ère éd. américaine 1979, La découverte, Paris.
p Scardigli V., 2001, Un anthropologue chez les automates, « De l’avion informatisé à la société numérisée. » PUF, Coll. Sociologie d’aujourd’hui, Paris.
22:50 Publié dans La socio-anthropologie des sciences et des techniq | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : anthropologie, sciences, techniques
22 août 2006
Le grand jeu de l'été !
Pour participer à notre grand jeu de l'été, vous devez vous imaginer dans la peau d'un anthropologue. Normal, l'anthropologue, genre à mi-chemin entre le néomarxisme et le culturalisme américain. Tout en étant imprégné de l'école française de sociologie et des agrégés de philo en habit vert. Il va sans dire.

Voici la situation :
Vous venez de lire 120 pages plus ou moins pénibles qui font état d'une ethnographie de laboratoire.
Vous lisez enfin la dernière ligne :
"Proposer la déconstruction d’une activité scientifique pour la comprendre et déconstruire les moyens pour y parvenir devaient être les ambitions de cet essai ethnographique, que je vois comme une écriture possible de cultures, scientifique et anthropologique, qu’il s’agit de ne pas isoler l’une de l’autre."
Que faites-vous ?
1- Vous trouvez que c'est la bonne cerise sur le bon gâteau. Vous êtes aux anges et trouvez que le garçon qui a écrit ça n'est pas la moitié d'un imbécile...
2- Vous demandez une mutation dans la partie bouddhiste du Khirghizistan septentrional pour y apprendre le macramé suédois.
3- Vous vous rendez-compte qu'on vous a trompé quelque part. Damned ! By Jove ! All that for ... ttttthat ?! F****n' froggies.
4- Vous voulez savoir qui, du boulanger ou de l'avocat, est l'amant de l'assassin de la jeune Sophie. (Vous avez bien fait de laisser la télé tourner)
***
1er lot : 150 pages dignes du Capital de Karl Marx ou de l'Annuaire de Pajeujeaune. Pourquoi ? Pour Desproges : "Le Capital ? C'est emmerdant... C'est comme l'annuaire : on tourne deux pages et on décroche."
29 mai 2006
Résonance(s)
De la raison en réseaux ;
Résonances de la vie de laboratoire

1- Présentation de l’article et du sujet de recherche
L’objectif de cet article est de croiser trois éléments, conformément à l’évolution des idées collectives brièvement élaborées au long de l’année universitaire. Nous avons d’abord cherché à insérer chacun de nos sujets de recherches dans différentes thématiques. Il s’en est dégagé trois et j’ai opté pour le groupe « espaces et territoires » (premier élément). Il nous fallait ensuite définir une notion qui viendrait chapeauter tous nos articles. « Résonance (s) » a finit par s’imposer (second élément). Le troisième élément est évidemment chacun de nos sujets de mémoire. Mon sujet de recherche est ancré dans un sous-champ hélas méconnu des sciences humaines, qui cherche à analyser la production sociale des sciences et des techniques. Par commodité, je le nommerai socio-anthropologie ou anthropologie des sciences.
(...)
J’ai alors proposé un travail de terrain à réaliser en France. Mon mémoire exposera donc les résultats d’une enquête (une ébauche ethnographique) menée cette année auprès [d'un laboratoire]
Afin de donner la plus brève synthèse de la spécificité de ma problématique, il me faut insister sur sa dimension d’enquête : la démarche retenue est particulièrement itérative en dépit du plan d’enquête que j’ai pu suivre sans radicalement le transformer. J’ai nommé l’élément central, le référent unique de cette enquête « fait chimique » : alors que les chimistes entendent analyser les phénomènes chimiques, j’entends saisir le fait chimique comme un fait social qui mobilise une certaine variété d’acteurs participant tous, selon leur rôle, à la construction de ce fait. En m’inspirant du titre d’un ouvrage coordonné par Arjun Appaduraï, The social life of things, 1985, mon enquête (pour-)suit la vie sociale d’un échantillon de matière organique (...). Enfin, cette poursuite du fait chimique se décompose en trois temps : l’amont, le centre et l’aval. L’amont concerne les statuts universitaires du laboratoire et les commanditaires ; le centre correspond à l’activité du [laboratoire] et l’aval se penche sur l’utilisation des résultats communiqués aux commanditaires. Il s’agit à présent d’identifier d’une part quels espaces ou territoires s’insèrent dans l’activité étudiée et d’autre part quel type de résonances peuvent y prendre place.
2- Espaces et réseaux
La notion de territoire (national ou transnational notamment) dans le contexte de cette enquête (...) n’a pas été interrogée : il apparaît assez nettement qu’en voulant saisir les particularités (locales) de l’activité du laboratoire, le problème d’une discussion (macro)sociologique ne s’est pas posé. Faire référence au fonctionnement national, institutionnalisé ou politique de la science et de la recherche française reste toutefois à propos. Mais en questionnant les pratiques, la notion d’espaces me semble plus pertinente, en ce qu’elle renvoie à un concept effectivement adaptable à la problématique : celle de réseaux et d’« acteur-réseau » tel que Michel Callon l’a développé[1]. Au cours de mes premières interventions au [laboratoire], j’ai consulté la responsable sur le fonctionnement général du laboratoire pour dégager une vue d’ensemble des « partenaires » du laboratoire. Ainsi s’est précisé un réseau que je peux organiser entre l’amont (l’UMR, les universités, le CNRS…) et l’aval (les utilisateurs des services du laboratoire (...) ) A ces différentes catégories d’acteurs correspondent des espaces matériels (centres de recherches) ou immatériels (institutionnels) qui constituent une périphérie du laboratoire étudié, placé au centre du réseau.
Lier cette situation à l’idée de résonance (ou à une quantité de termes qui s’en approchent[2]) est alors tout indiqué.
3- Résonances, transduction et interdisciplinarité
J’entendrais le terme, plutôt que le concept, de résonance en tant que relation ou d’interrelation. Sans plonger ici dans les approches théoriques inhérentes à ma problématique, je souligne, dans l’enquête au [laboratoire], la mise en circulation d’un « fait chimique » à travers différents contextes : c’est la relation entre différentes entités (administrations universitaires, acteurs du [labo], archéologues et autres utilisateurs des services du laboratoire) qui, selon moi, donne son sens au « fait chimique ».
Quelques recherches Internet ont confirmé le fait prévisible que le terme « résonance », lorsqu’il est employé par des anthropologues, des sociologues ou des philosophes n’est pas entendu comme un concept ou un outil pour ces disciplines. On parlera donc de façon commune d’un texte ou d’un auteur qui entre en résonance avec un autre, d’un phénomène qui agit comme une caisse de résonance (l’amplification d’une situation sociale par un facteur particulier, une fête de village qui exacerbe les passions familiales ou sociales, par exemple). Cependant, Bernard Stiegler, citant Gilbert Simondon, indique : « “L’être technique évolue par convergence et adaptation à soi ; il s’unifie intérieurement selon un principe de résonance interne.” Cette unification par résonance interne est un cas particulier de relation transductive, dont Du mode d’existence des objets techniques... [G. Simondon, 1989, Aubier] n’explicite pas le concept. Transduction signifie : relation dynamique qui constitue les termes mis en relation (les termes n’existent pas hors de la relation, et l’un ne peut donc pas précéder l’autre). »[3] Cette considération théorique, abordant la notion de transduction, me permets de confirmer qu’effectivement, toute la vie du laboratoire n’existe qu’en relation directe avec ses utilisateurs ; les commanditaires de services déterminent absolument son activité (l’analyse par le radiocarbone des échantillons).
Un autre type de résonance, voire de transduction s’applique à une recherche en socio-anthropologie des sciences et des techniques que je qualifierais d’interdisciplinaire. Un certain nombre d’écoles (Strong Program, EPOR, PAREX, Nouvelles sociologies des sciences, etc.) de domaines (santé, intelligence artificielle, logique, musicologie) et de disciplines (sociologie, psychologie, histoire, anthropologie[4]) se sont historiquement constituées, depuis les « classiques » de l’épistémologie à la « guerre des sciences », vifs débats qui opposent actuellement, pour schématiser, les tenants du rationalisme et les défenseurs du relativisme…
Conclusion
Ironie chafouine, la notion de résonance, selon moi étrangère aux sciences humaines, est un concept attaché au domaine qui m’occupe, celui des sciences dures. Associée à la physique et l’acoustique, la résonance correspond à une « excitation sinusoïdale particulièrement amplifiée au voisinage de la fréquence propre d’un système, lui-même réactif à des oscillations qui lui sont propres. (…) Sommairement, on peut dire que le système réagit d'autant plus facilement qu'on lui fournit de l'énergie à une fréquence proche de sa fréquence naturelle »[5] Cette définition ne saurait nous aider à établir la résonance comme un « outil pour l’anthropologie », que notre groupe s’est proposé d’interroger en ces termes. Reste que je trouve l’expression séduisante puisqu’elle peut susciter des réflexions, être interrogée et utilisée par l’anthropologie.
[1] Callon M. (dir.), 1988, La science et ses réseaux, genèse et circulation des faits scientifiques, La Découverte, Conseil de l’Europe, UNESCO, Paris.
[2] Nous pourrions aussi bien utiliser les termes d’un champ sémantique étendu autour du terme « résonance » : relation, causalités, ampleur, harmonie, écho, retentissement, réverbération, conjonction, transduction…
[3] Stiegler B., 1994, « Temps et individuation technique, psychique et collective dans l’œuvre de Simondon » En ligne : http://multitudes.samizdat.net/Temps-et-individuation-technique.html#nh5
[4] Un très court article du SHADYC (EHESS) fait un état des lieux de la variété des recherches actuelles ; SHADYC, avril 2006, « Sciences sociales et sciences de la vie : savoirs et techniques ». En ligne : http://shadyc.ehess.fr/document.php?id=135
[5] Adapté de l’encyclopédie en ligne Wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9sonance
22:51 Publié dans La socio-anthropologie des sciences et des techniq | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
20 mai 2006
La socio-anthropologie des sciences dans le feu de l'action
Lors de la retranscription de mon dernier entretien, passé avec un archéologue sédimentologue, j'ai pu observer qu'une belle situation s'est produite, en tout simplicité. L'enquêteur que je tente d'être est devenu l'enquêté.

Voici les codes utilisés :
Enquêteur
Enquêté
[Gestes, actions extérieures, didascalies]
Bleu : Infos à garder sous le coude.
Rose : Il sera intéressant d’y revenir.
Orange : amusant !
[Violet] : remarques persos.
Cà, c’est curieux parce qu'on mélange un monde où il y à Internet ou tout se fait par mail ça permet de rapprocher les gens mais quand même quand les gens peuvent, en un coup de tramway se voir, les choses se font quand même de façon plus sereine, tu vois la personne, s'il y a des affinités. Finalement, plus on avance et plus on se rend compte qu'on fait des choses avec des gens où il a un feeling où tu ressens quelque chose, c'est très curieux. Oui, je pense aussi que c'est important. Et j’avais sous estimé ça, je croyais que la science était au-dessus de ça, et en fait, tu sens qu'il y a une accroche des deux côtés, un feeling, un système de pensée, tu fais des choses de façon beaucoup plus rapide et c'est beaucoup plus intéressant, il y a une sorte de confiance, d'échange... C'est très étrange, difficile à expliquer mais voilà ! Oui, je vois tout à fait. C'est un avis, qui rentre parfaitement dans ce que je fais, c'est-à-dire faire entrer le social dans la construction de la science. En critiquant le noyau dur, comme quoi la science serait en dehors de la société. Et oui, bien sûr. Une science, qui fonctionne de façon autonome sans que les interactions sociales n’aient la moindre importance. C'est l'idée part, bateau mais c'est comme ça chez tous les sociologues et anthropologue de la science. Bref, c'est surtout les interactions sociales entre les gens et le fonctionnement social, même dans les institutions qui va faire qu'une science progresse change évolue. Oui oui. Et ça, ça vous est arrivé quand à cette idée ? C’est récent ? Dans le champs l'anthropologie des sciences ? Oui. [Je deviens l’enquêté – mon cadre théorique] Euh, c'est assez délicat à définir laisser extrêmement historique au début, les philosophes des sciences se sont intéressés à définir les grandes lignes de la science comme une entité et ensuite, il y a Robert Merton dans les années 40 qui a défini les normes d'une science. C'était très classique, mais le problème c'est que ça restait très en dehors du fonctionnement intime de la science. Ensuite, la nouvelle anthropologie et la nouvelle sociologie des sciences s'était surtout à partir des années 60 et 70 où les sociologues se sont intéressés au fonctionnement plus interne la science : c'est un peu ce que je fais, comment fonctionnaient labos etc. Ah oui, d’accord ! Et puis, c'est une histoire assez intéressante parce que, n'importe quelle personne qui travaille en sociologie ou en anthropologie, va pas aller se frotter à la science en se disant que de toute façon, on va pas aller étudier ça va pas aller de soi. parce qu'on ne touche pas aux sciences dures. Parce qu'elles fonctionnaient, on n'a rien à remettre en cause là-dedans et aucun jugement à y faire. Les anthropologues sans aller étudier un peu tous les aspects d'une société humaine, un peu partout dans tous les milieux ; sauf la science parce que c'est une entité sacrée et on n'y touche pas. On n'a pas la remettre en question. Donc les débats entre sociologues anthropologues et scientifiques étaient assez houleux. Parce que les scientifiques considèrent souvent que les anthropologues des sciences sont assez gentils, mais ils n'y connaissent rien. Et il se permet de dire que c'est du bricolage et que ça fonctionne qu'avec le social….
Et qu'est-ce que tu appelles social en fait ?
Ah !!!
Au sens anthropologique, c'est tout le social ou le culturel. C'est tout fonctionnement humain dans lequel tout est lié tous les aspects d'une activité est lié à la situation sociologique d'un chercheur sa psychologie, sa formation, les gens avec qui il a été en contact. Par sociales, j'entends surtout interactions des structures sociales qui renvoient à l'économique et au politique qui déterminent tous les aspects de n'importe quelle activité humaine pour placer tout ça dans son contexte le plus large même si on travaille sur un sujet très précis. La relation entre deux labos, il faut pouvoir la remonter un peu en généralités, et lier ça à un contexte général. Bref, c'est extrêmement large. L'enquête que je fais, en fin de compte, je me dis : « tout est possible » [sourires] je peux interpréter dans n'importe quels sens en restant lié à ce qui était fait, écrit par les sociologues anthropologues sur les sciences dures. C'est la où il y a une rigueur dans ce que je cherche.
Mais comment tu le gères, après ton questionnaire !?! Parce qu'en fait, c'est pas des questions où on répond « oui - non ». [je continue à être l’enquêté ! – ma méthodo]
Oui, exactement. Parce que c'est pas un questionnaire. On appelle ce genre de choses un entretien semi directif. Directif, ce serait une série de questions ou répond oui ou non. Mais entretien semi directif, c'est une question assez générale où on va laisser la personne parler, en brodant etc., c'est ce qu'il s'est passé et ça permet ensuite de repérer des moments-clés de l’entretien qu’on pourra récupérer qui pourront nous servir d'illustration. Mais dans ma situation, c'est aussi pas mal d'informations et c'est ce que j'espérais de cet entretien. À partir d'une question générale que je puisse récupérer différentes informations. Et ensuite c'est plusieurs questions complémentaires qui vont me donner des informations plus précises en sachant que tu peux toujours broder. Ok, oui.
Et d’ailleurs on va y passer. [Je récupère mon rôle d’enquêteur !]
17:05 Publié dans La socio-anthropologie des sciences et des techniq | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


