01 novembre 2006
Début de "Pandora's Hope" / L'espoir de Pandore
Extrait de :
Bruno Latour, L’espoir de Pandore, La découverte, 2001.
[source -> site de B. Latour ]
Nota : je viens de publier l'article sur mon anthropoblog mais je ne résiste pas à l'envie de le publier ici aussi, ce début m'avait agréablement surpris...
CHAPITRE PREMIER
« Croyez-vous à la réalité ? »
Notez que CNN n'y croit pas.
« Mais bien sûr ! répondis-je en riant. Quelle question ! La réalité est-elle une chose en laquelle nous devrions croire ? »
Il m’avait demandé de le rencontrer pour une discussion privée, dans un endroit qui me semblait aussi étrange que sa question : au bord du lac, près du chalet, dans cette insolite copie de village de vacances suisse campée sur les montagnes tropicales de Teresopolis, au Brésil. La réalité est-elle vraiment devenue quelque chose à laquelle les gens doivent croire, m’étonnai-je, quelque chose comme la réponse à une grave question que l’on pose en chuchotant d’un air embarrassé ? Quelque chose comme Dieu, comme une profession de foi, comme le résultat d’un long colloque intime ? Existe-t-il sur terre des gens qui ne croient pas à la réalité ?
Quand je m’aperçus que ma réponse rapide et mon rire l’avaient rassuré, je fus encore plus déconcerté ; son soulagement prouvait qu’il s’attendait à une réplique négative de ma part, dans le genre : « Non, bien entendu ! Me prenez-vous pour un naïf ? » Ce n’était donc pas un canular : il était vraiment inquiet, et sa perplexité n’était pas feinte.
« J’ai encore deux questions », ajouta-t-il. Il paraissait plus détendu. « En savons-nous plus qu’auparavant ? »
« Mais bien sûr ! Mille fois plus ! »
« Mais... la science est-elle cumulative ? » continua-t-il avec quelque anxiété, comme s’il ne voulait pas être convaincu trop rapidement.
« Sans doute, répliquai-je, quoique je sois moins formel sur ce point : les sciences oublient également beaucoup de leur passé et beaucoup de leurs anciens programmes de recherche — mais, en gros, disons que oui. Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Pour qui me prenez-vous? »
Je fis rapidement défiler les diverses interprétations qui me permettraient de comprendre à la fois quel genre de monstre il voyait en moi pour poser de telles questions et la touchante ouverture d’esprit dont il faisait preuve en osant s’adresser en privé à un tel monstre. Il lui avait certainement fallu du courage pour rencontrer une de ces créatures qui menaçaient, de son point de vue, l’édifice scientifique tout entier, un des membres de ce champ mystérieux appelé « anthropologie des sciences », dont il n’avait jamais encore rencontré un représentant en chair et en os, mais qui — c’est du moins ce qu’on lui avait dit — menaçait spécialement la science d’un pays, l’Amérique, où la recherche scientifique n’avait jamais joui d’une assise parfaitement stabilisée.
C’était un éminent psychologue, invité, tout comme moi, par la fondation Wenner-Green à participer à une rencontre où l’on comptait deux tiers de scientifiques et un tiers de chercheurs en anthropologie des sciences (StrumetFedigan, 2000). Cette répartition, annoncée par les organisateurs, m’avait troublé. Appartenions-nous donc à des camps opposés ? Le fait d’étudier un sujet ne signifie pas que nous l’attaquions. Les biologistes sont-ils anti-vie, les astronomes anti-étoiles, les immunologistes anti-anticorps ? Qui plus est, cela faisait vingt cinq ans que j’enseignais dans des établissements scientifiques, que j’écrivais régulièrement dans les revues savantes, que mes collègues et moi gagnions notre vie grâce aux contrats de recherche passés avec des équipes de chercheurs, du monde industriel aussi bien qu’universitaire. Ne serais-je donc pas un membre à part entière de la communauté scientifique française ? J’étais un peu vexé d’avoir été exclu avec tant de désinvolture. D’accord, je ne suis qu’un philosophe, mais que diraient mes amis en anthropologie des sciences ? La plupart d’entre eux ont une formation scientifique et plusieurs se font un point d’honneur d’étendre à la science elle-même le point de vue scientifique (Bloor, 1982) (Bloor, [1976] 1991). Ils auraient pu être étiquetés comme membres d’une autre discipline ou d’un autre sous-domaine scientifique, mais certainement pas comme des « antiscientifiques » rencontrant des scientifiques dans un lieu neutre, à la manière de deux armées ennemies fumant le calmuet de la paix avant de retourner sur le sentier de la guerre !
Je n’arrivais pas à me remettre de l’étrangeté de la question de cet homme que je considérais, mais oui, comme un collègue. Si l’anthropologie des sciences a quelque chose à son actif, pensais-je, c’est sûrement d’avoir ajouté de la réalité à la science, non de lui en avoir retiré. Au lieu des têtes de savants empaillées sur les murs des philosophes en chambre d’antan, nous avons dépeint des personnages vivants, immergés dans leurs laboratoires, habités par la passion, rivés à leurs instruments, pétris de savoir-faire, étroitement connectés à un milieu vaste et palpitant. Au lieu de l’objectivité, incolore et anémique, de la science, nous avons montré, me semblait-il, que les nombreux non-humains qui se sont associés à la vie collective des humains par l’intermédiaire des pratiques de laboratoire possèdent une histoire, une souplesse, une culture, du sang — bref, toutes les caractéristiques qui leur étaient déniées par les départements de sciences humaines logés à l’autre extrémité du campus. Et donc, pensais-je naïvement, si les scientifiques disposent d’un allié fidèle, c’est bien de nous, les chercheurs en anthropologie des sciences, qui avons su, en bataillant des années durant, intéresser des foules de littéraires à la science et à la technologie, eux qui étaient convaincus que « la science ne pense pas », comme l’avait dit l’un de leurs maitres à penser, Heidegger.
La méfiance de ce psychologue me heurtait par son côté profondément injuste : il ne semblait en effet pas comprendre que, dans cette guérilla menée dans le no man’s land censé séparer les « deux cultures », nous étions ceux qui étaient attaqués, par des militants, des activistes, des sociologues, des philosophes et des technophobes de tout poil, en raison précisément de notre intérêt pour la mécanique intime des faits scientifiques. Qui donc aime davantage les sciences, m’interrogeais-je, que cette minuscule tribu scientifique qui a appris à disséquer les faits, les machines et les théories afin de dévoiler toutes leurs racines, leurs vaisseaux sanguins, leurs réseaux, leurs rhizomes et leurs ramifications ? Qui donc croit davantage à l’objectivité de la science que ceux qui soutiennent qu’elle peut être considérée comme un objet de recherche ?
Je compris alors que j’avais tort. Ce que j’appelais simplement « ajouter du réalisme à la science » était en réalité perçu, par les scientifiques présents à cette rencontre, comme une menace envers la vocation de la science, comme une manière de minimiser son engagement pour la vérité et leurs prétentions à la certitude. Comment en était-on arrivé à un tel malentendu ? Comment avais-je pu vivre assez longtemps pour entendre, posée avec le plus grand sérieux, cette invraisemblable question : « Croyez-vous à la réalité ? ». L’écart entre ce que j’estimais que l’anthropologie des sciences avait accompli et ce que sous-entendait cette question était si important que j’éprouvai le besoin de revenir quelque peu sur mes pas. C’est ainsi que ce livre est né.
L’étrange invention d’un monde « extérieur »
Comment arriver à une situation où l’on trouve normal de s’entendre poser cette question singulière entre toutes : « Croyez-vous à la réalité ? ». Poser une telle question suppose que l’on se soit éloigné de la réalité à tel point que la peur de la perdre tout à fait devienne concevable — cette peur elle-même possédant une histoire qui devrait pouvoir être esquissée. Sans en passer par ce détour, nous ne pourrions jamais mesurer l’étendue du malentendu entre mon collègue et moi, ni apprécier l’extraordinaire type de réalisme radical que révèle l’anthropologie des sciences.
18:40 Publié dans La socio-anthropologie des sciences et des techniq | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : latour, sciences, réalité, relationnisme, réalisme, rationalisme
24 septembre 2006
AST, résumons...
Il y a quelques temps, Naarjuk et d’autres m’ont demandé sur la Dolgorouki Inc. de justifier l’intérêt de la pseudo-recherche que j’ai menée ces deux dernières années…

« J'aurais aimé en savoir un peu plus sur ton travail effectif, et tes véritables préocupations (hors résonnance), ou intérêts dans cette recherche
Et d'abord, et c'est la question qui nous sort peut-être un peu de la science mais nous plonge dans l'humain (même scientifique):
pourquoi une socio-anthropologie d'un laboratoire?
Ou pourquoi un tel domaine de recherche?
Ou quelle est le petite bête qui t'as piqué?
Ou pourquoi pas des sauvages à plumes ou à poils, à la langue barbare (pléo...), et aux us fatigants, mais si plein d'un exotisme sexy?
Avant de demander, peux-tu proposer un billet sur ta recherche, ou faudra-t-il (et Sainte Mère de Dieu je le comprendrais) attendre le mois de septembre? »
D’où ce billet. Disons tout de suite qu’il ne répond sans doute pas à la curiosité de Naarjuk, ce n’est pas une réponse toute personnelle. Il s’agit d’un résumé de mon sujet écrit en décembre 2005. Composé de 6003 caractères (environ deux pages standard), il présente le cadre théorique et l’orientation générale de mon enquête. Les résultats de celle-ci sont présentés dans le document final que j’envisage de diffuser ici même dans quelques temps. Je compte aussi nourrir cet article de Wikipédia, si la technique veut bien me laisser le faire (j’ai créé le titre il y a six mois, mais impossible d’y coller mon texte)
En complément au résumé ci-dessous, les gens intéressés peuvent consulter les catégories ci-contre.
Produire, reproduire et utiliser le fait chimique :
L’ethnographie du « laboratoire D ».
Enquête en (socio-)anthropologie
des sciences et des techniques
« Il faudra considérer que « l’unité de la science »,
la spécificité idéologique de la pratique scientifique
et la scientificité de l’anthropologie sociale
sont les aspects solidaires d’un même problème. »
Georges Guille-Escuret (1991 : 84)
Introduction à l’anthropologie des sciences et des techniques
L’ethnologie doit autant s’occuper des champs traditionnels (religieux, économique, politique, symbolique, parenté, etc.) que de la production sociale des sciences ou des technologies. De même que l’exclusivité exotique n’est plus réservée aux ethnologues, l’étude de nos technologies et de notre modernité gagne à n’être plus seulement l’apanage de technocrates, de politiciens ou des décideurs économiques. L’homme de la rue se représente l’anthropologue sur des fouilles archéologiques, ou bien armé d’un double décimètre, disposé à mesurer les cranes des primitifs dans une région hors d’accès à moins qu’il ne s’occupe de poser des étiquettes dans les cabinets de curiosité d’un muséum occidental. Ces images d’Épinal ont changé, changent et y sont appelées, d’autant que les nouveaux terrains et objets de la discipline constituent une part importante de l’actualité et du renouvellement de l’activité des anthropologues.
La sociologie des sciences s’est montrée assez frileuse en se constituant tardivement autour des contenus scientifiques : les sociologues et anthropologues actuels l’indiquent tous. L’idée dominante a été à l’image des opinions courantes : on ne s’aventure pas dans les sciences dures, puisque les contenus scientifiques ne nous sont pas discutables ; ils sont la réalité rigide et la vérité irréfutable. Ce vaste terrain de prénotions n’interpelle t’il pas l’ethnologue ? Bruno Latour (Latour & Woolgar, 1988 : 15) intitule une partie « Raison d’être de l’ethnographie de laboratoire ». Et comment le contester ? Il prouve en effet qu’en 1988, alors que son ouvrage est publié, aucune étude approfondie n’a été menée au sein d’un laboratoire scientifique. Il appelle par ailleurs à dépasser ce que les historiens et les sociologues ont analysé, ou plutôt, le postulat qui régnait alors : ce que l’on expliquait de la science était toujours l'interprétation fournie par les scientifiques eux-mêmes ; « Les savants font eux-mêmes leurs sciences, leurs discours (…), leur éthique (…) leurs politiques (…). Les autres écoutent. » (id : 15) La science est tenue pour acquise ; les boites noires demeurent impénétrables et le métalangage des analystes de la science est le métalangage des producteurs de la science. B. Latour, D. Vinck, V. Scardigli… : tous ont souligné la frilosité des sciences humaines à s’avancer dans les « boites noires », dans les lieux sacrés de la production de la science.
Projet d’enquête au « Laboratoire D »
L’objectif principal de mon projet est de réaliser l’enquête ethnographique d’un laboratoire de chimie. Par « enquête », j’entends suivre le processus de production d’un fait scientifique. Par « ethnographie », j’entends exclure une enquête rapide et superficielle, de type journalistique. Il s’agit de pouvoir rendre compte d’une activité scientifique en se donnant les moyens de dépasser les explications données par les acteurs eux-mêmes. Autrement dit, mon objectif se place dans une perspective anthropologique puisque je cherche à construire, à partir de l’étape ethnographique de collecte d’informations et de données, des modèles d’explication au-delà de l’informationnel et de la donnée brute, livrable telle quelle. Cette enquête vise à définir le contour de l’activité scientifique : dans quel contexte large le « fait chimique » est-il produit ? Pour répondre à cette question, j’élargirai l’étude d’un groupe de scientifique aux institutions en son amont (ce qui rend l’activité possible) et aux « clients » en son aval (ce qui oriente l’activité). Cette prise en compte de l’environnement social, politique et économique du laboratoire donne à mon projet sa dimension d’enquête. Au cours de sa préparation, j’ai souvent hésité à le nommer ou le présenter comme une « enquête ethnographique » ou une « étude de cas » en socio-anthropologie des sciences, des scientifiques et de la technologie. Cette distinction ne paraît pas des plus urgentes à examiner et a priori le premier terme vaut le second. Il s’agit d’une enquête ethnographique puisque je me penche sur la description et l’analyse d’une communauté (ou d’un groupe) de scientifiques au moment où la science « se fait ».
Objectifs évidents, les objectifs spécifiques que je définis ici sont tous subordonnés aux objectifs généraux qui posent le cadre de référence du projet. J’ai retenu de la première partie que réaliser une ethnographie de laboratoire me paraît un projet défendable et intéressant au regard de la discipline et de mes centres d’intérêts. Les sciences humaines se sont avancées tardivement et timidement dans les sciences dures, malgré l’intérêt évident de leur analyse, dans notre société digitale où le consommateur de la science devient toujours plus étranger à celle-ci (voir la brillante ouverture de la conclusion de Scardigli, 2001) : nous sommes toujours interrogés sur l’enveloppe de la science, jamais sur son contenu accessible. De même, les utilisateurs s’approprient quotidiennement des gadgets technicisés sans jamais s’interroger sur leur fonctionnement le plus élémentaire.
En s’appuyant sur les travaux du courant de l’anthropologie des pratiques scientifiques (Lemaine, Latour, Woolgar, Knorr-Cetina, Lynch, etc.), l’objectif sera d’observer la science en train de se faire : description d’objets techniques (voir l’ouvrage-référence d’Akrich, Comment décrire les objets techniques), fonctionnement d’une communauté scientifique, pratiques quotidiennes des acteurs, influence des innovations technologiques sur la production du savoir scientifique… Par conséquent, un des objectifs de ce projet est de me donner les moyens (pratiques, méthodologiques, théoriques…) de réaliser une véritable enquête.
Enfin, pour indiquer autant un point de méthode qu’un de mes objectifs, je reste dans l’une de mes idées de départ qui était de commencer l’enquête in situ par la description d’un ensemble d’objets techniques ou d’un objet technique particulier. Il s’agirait ensuite d’élargir peu à peu cette description physique à ses utilisateurs principaux puis secondaires (s’il y a lieu), à l’observation des influences de l’objet en question sur la production des résultats, etc.
Références utilisées :
p Guille-Escurbet G., « Ethnologie des sciences et logique de la science », in « L’Homme », 119, 31, (3) : 81-111.
p Latour B. & Woolgar S., 1988, La Vie de laboratoire, la production des faits scientifiques, 1ère éd. américaine 1979, La découverte, Paris.
p Scardigli V., 2001, Un anthropologue chez les automates, « De l’avion informatisé à la société numérisée. » PUF, Coll. Sociologie d’aujourd’hui, Paris.
22:50 Publié dans La socio-anthropologie des sciences et des techniq | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : anthropologie, sciences, techniques


